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Nourrir le monde autrement : promesses, limites et conditions d’une transition à grande échelle

Dégradation des écosystèmes, fragilité des agriculteurs, persistance de la faim et de la sous-nutrition, croissance de l’obésité et des maladies liées au régime alimentaire, le modèle agricole industriel montre ses limites. Les alternatives et leurs promesses agronomiques foisonnent mais sont-ils scalables sans perdre leurs bénéfices écologiques ?

Article publié le Jun 01, 2026
Jean-Francis Mendy
Troisième Année à Sciences Po Strasbourg
Pour citer ce baragouin :
Jean-Francis Mendy, "Nourrir le monde autrement : promesses, limites et conditions d’une transition à grande échelle", BARA think tank, publié le Jun 01, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/nourrir-le-monde-autrement-promesses-limites-et-conditions-dune-transition-a-grande-echelle]

Introduction

Le système mondial agricole actuel, hérité des transformations profondes du XXe siècle, est un des plus grands accomplissements de la civilisation. Il fournit en effet un volume de production conséquent ayant repoussé les frontières de l’insécurité alimentaire, grâce à des avancées notables en termes de productivité des cultures et de capacité de distribution. Cet exploit repose sur des pratiques propres, par leur échelle et séparation des tâches, aux systèmes industriels, attribuables à la recherche des gains de productivité dérivés de la spécialisation et de l’intensification de la production. En ce sens, le système agricole mondial actuel est majoritairement traversé de monocultures, de productions ségréguées verticalement comme horizontalement, et de systèmes hautement mécanisés, l’économie d’employés y étant érigée comme principe. Il repose également sur l’usage intensif d’intrants externes (énergies fossiles, produits chimiques, pesticides, antibiotiques) et sur des variétés et races génétiquement uniformes sélectionnées pour leurs hauts rendement, adaptabilité et capacité à résister aux intrants chimiques, l’objectif étant la maximisation des bénéfices sur un seul produit ou sur un nombre limité de produits.

Cependant, ce système efficace en termes de volume montre dorénavant ses limites: dégradation des écosystèmes, fragilité des agriculteurs, persistance de la faim et de la sous-nutrition, croissance de l’obésité et des maladies liées au régime alimentaire, si bien que les réflexions sur les pratiques voire les modèles alternatifs d’agriculture se multiplient. Par contraste, ils sont caractérisés par une diversification temporelle comme spatiale des productions, l’usage d’une palette large d’espèces, adaptées à leurs conditions locales de croissance, l’utilisation intensive du facteur travail, la maximisation de multiples productions ou encore la minimisation d’intrants extérieurs comme de la longueur des chaînes d’approvisionnement.

L’objet de cet article est donc d’en étudier la diversité, tout en capturant la possibilité économique d’une conservation des bénéfices écologiques qu’ils suggèrent lorsque ces systèmes sont scalabilisés.

Le modèle industriel sous pression

Le système industriel actuel fait face à des enjeux qui remettent en question sa capacité à s’inscrire dans la durée. Il est avant tout un moteur important du changement climatique, en tant que l’agriculture est considérée responsable d’entre 19% à 29% des émissions de gaz à effet de serre dont l’homme est responsable. En effet, il nourrit une dépendance importante aux énergies fossiles utilisées pour les machines et le transport, lesquels sont responsables d’importantes émissions de dioxyde de carbone. Le méthane résulte de l’élevage tandis que le protoxyde d’azote provient des engrais. Si une part des émissions est incompressible, l’étendue qu’elles prennent accélèrent gravement le phénomène du changement climatique, lequel se répercute directement sur l’efficacité des systèmes agricoles. Alors que les phénomènes aigus se multiplient et que les paramètres comme la température, le régime de pluie subissent des variations importantes, ces évolutions de conditions climatiques impactent directement le rendement, la qualité, et la stabilité des productions, et en compliquent le stockage. De même, la dépendance à certains intrants extérieurs expose les systèmes agricoles aux chocs énergétiques pour la dépendance aux énergies fossiles et à des inconsistances majeures de productivité pour celle à la fertilisation azotée.

De manière plus directe, la destruction des écosystèmes engage la capacité de ces derniers à produire de manière pérenne. La modernisation de l’agriculture, via la mécanisation de la production et la baisse du recours aux fertilisants organiques, endommage la santé des sols qui deviennent plus sensibles à l’érosion. De même, la culture d’un nombre restreint de plantes et de races animales, si elle apporte des gains de productivité, détériore la capacité de résilience et d’adaptation de systèmes agricoles.

Panorama des modèles alternatifs: apports et limites

Des solutions émergent ainsi pour tenter de résoudre les limites rencontrées par le système actuel en termes de durabilité, s’étendant graduellement de solutions cherchant à améliorer un système à conserver, à des modèles alternatifs envisageant un changement complet de paradigme. Si la liste des modèles considérés ci-dessous ne prétend pas saisir exhaustivement les alternatives à l’agriculture actuelle, elle donne cependant un aperçu fidèle des degrés d’intensité envisagés pour pallier ses limites.

Agriculture biologique

L’agriculture biologique est un système agricole qui évite les intrants synthétiques et les organismes génétiquement modifiés, et promeut l’intégrité des écosystèmes. En ce sens, l’agriculture biologique contribue à la durabilité par la diminution de ses impacts environnementaux: par la préservation de la qualité des sols et de l’eau, la diminution de l’usage de ressources non renouvelables, ainsi que l’augmentation de la capture de carbone. Il s’agit de la forme la plus courante et avancée de transformation du système traditionnel, laquelle est largement répandue au sein de l’hémisphère nord via la pratique des standards de certification. Ces derniers sont souvent axés sur les intrants utilisés: fertilisants synthétiques, pesticides, organismes génétiquement modifiés.

Si l’agriculture biologique prouve théoriquement comme empiriquement ses bénéfices, parmi lesquels on comptera l’augmentation de la biodiversité, de la qualité des sols, et de la profitabilité, elle demeure désarmée face à des problématiques d’amélioration de la productivité, de l’accessibilité financière, et de réduction des émissions de gaz à effet de serre par unité.

Agriculture régénératrice

Plus que de limiter la dégradation, l’agriculture régénératrice vise à améliorer la santé des écosystèmes. Cette approche se concentre sur la conservation des sols, de la biodiversité, et de la résilience écologique. On estime que l’usage des terres par l’homme a causé une perte historique d’environ 116 pétagrammes de carbone dans les sols mondiaux. De même, l’abondance d’insectes terrestres diminue de 9% par décennie. Ses principes-clé sont de minimiser la perturbation des sols et d’en préserver les racines, d’augmenter la diversité des espèces, et de limiter l’utilisation de composants synthétiques comme le sont les herbicides et les fertilisants. Elle est donc caractérisée par des pratiques telles que l’agriculture sans labour, l’intégration d’animaux, les cultures de couverture, ou encore la rotation des cultures.

Bien qu’elle soit prometteuse, l’agriculture régénératrice semble seulement être accessible aux fermiers les plus riches, ce qui limite son potentiel de mise à l’échelle. De même, une grande majorité refuse d’adopter ces pratiques en raison d’un manque de preuves empiriques sur les bénéfices et la profitabilité vantés.

De même, les bénéfices sur la biodiversité varient en fonction des contextes. Il existe un grand débat sur les chiffres en termes de potentiel de séquestration du carbone: là où le Rodale Institute affirme que l’agriculture régénératrice pourrait séquestrer la totalité des émissions anthropiques actuelles de CO2, d’autres experts suggèrent que le potentiel réel se situe entre 10% et 15%. En Chine, la séquestration du carbone dans le sol ne compense en moyenne que 10% des émissions totales liées aux pratiques agricoles. Au Royaume-Uni, les émissions de gaz à effet de serre engendrées par la gestion des cultures étaient même quatre fois supérieures au carbone séquestré (2011).

Agroforesterie

L’agroforesterie et ses bénéfices environnementaux

L’agroforesterie correspond à la pratique de l’intégration volontaire d’arbres et d’arbustes au sein des cultures et élevages, comme stratégie visant à améliorer la résilience des systèmes agricoles face au risque climatique. À ce titre, l’agroforesterie est par exemple utilisée pour créer des microclimats aux températures moyennes moins élevées, ombrager des cultures, puiser l’eau des couches profondes du sol, absorber l’eau, maximiser la conservation de la qualité des sols lors de fortes pluies et des inondations, créer des brise-vent, ou encore protéger les cultures des tempêtes. Au Brésil, un ombrage à 50% sur les cultures de café permettrait de maintenir 75% des zones de production viables d’ici 2050, tandis qu’une exposition au plein soleil se traduirait en pertes massives. L’agroforesterie peut aussi accroître la résilience des sols en augmentant leur teneur en azote et en carbone, tout en contribuant à leur diversité microbienne. Dans les systèmes de culture en allée, les arbres réduisent les stress liés à la chaleur et à la sécheresse de 20 à 35%.

Selon le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), cette pratique semble particulièrement prometteuse en raison des co-bénéfices importants qui en résultent en addition aux efforts d’adaptation au changement climatique: cohérence avec les efforts d’atténuation du changement climatique via la capture du carbone, amélioration de la sécurité alimentation et des opportunités de revenu, ou encore conservation de la biodiversité. Cette idée née dans le protocole de Kyoto a été intégrée de manière croissante dans les politiques nationales, et a notamment reprise dans les accord de Paris. Des études montrent ainsi que les ratios d’équivalent de terre de l’agroforesterie intelligente face au climat varient de 1,36 à 2,00: cela signifie que ces systèmes sont entre 36% à 100% plus productifs que les monocultures correspondantes. Introduire des variétés hybrides au sein de systèmes agroforestiers, comme c’est souvent le cas pour le café, permettrait même d’augmenter la productivité de 58% par rapport aux cultures de plein soleil.

Bénéfices économiques

En plus d’une productivité accrue démontrée par rapport aux monocultures classiques, l’agroforesterie offre également de meilleurs rentabilité et rendement du travail, ce dernier s’étant révélé deux fois plus élevé lors d’une étude de cas menée sur le cacao en Bolivie.

En parallèle, tandis que les coûts sont réduits comme résultat de la combinaison de rendements accrus et de faibles coûts d’engrais chimiques, l’agroforesterie est également un vecteur de diversification des revenus, des produits variés en découlant: bois d’oeuvre, fruits, noix, miel, bois de chauffage, médicaments… L’agroforesterie fait donc office de filet de sécurité économique, les arbres servant de capital financier stocké: en cas de crise climatique ou lors de besoins urgents, la vente des produits permet d'éviter l’endettement. Au Népal, plus de 80% des agriculteurs qui pratiquent l’agroforesterie s’en servent pour gérer des risques financiers.

Les bénéfices environnementaux sont aussi économiques, l’agroforesterie montrant de meilleurs résultats pendant les événements climatiques extrêmes comme les sécheresses ou les inondations, offrant une stabilisation des revenus dans des conditions pourtant instables. Une étude menée au Kenya a ainsi prouvé que les agriculteurs pratiquant l’agroforesterie bénéficiaient d’une sécurité alimentaire par 25% supérieurs à des agriculteurs conventionnels lors d’épisodes prolongés de sécheresse.

Limites techniques

Toutefois l’agroforesterie pourrait avoir des effets néfastes liés à la réduction de la lumière qui impacte la photosynthèse. En parallèle, elle crée également une concurrence en eau entre les cultures et les arbres. De manière plus importante, les arbres sont soumis à la même vulnérabilité au changement climatique que les cultures dont ils sont supposés favoriser la pérennité.

Agroécologie comme cadre systémique

L’agroécologie se destine simplement à se concentrer, comme structure, sur les pratiques agricoles durables, dont les mentions précédentes en sont des exemples. On pourra donc intégrer  en son sein des pratiques et efforts comme l’agroforesterie, la santé et la fertilité des sols, mais également des systèmes de culture diversifiés, le partage des connaissances entre agriculteurs, ou encore la gestion intégrée des ravageurs. L’agroécologie place également les petits exploitants au coeur de son modèle, considérant un droit à contrôler ses propres systèmes d’alimentation. Elle cherche donc à décentraliser le contrôle de la production alimentaire pour redonner du pouvoir aux communautés locales. En ce sens, l’agroécologie répond autant à une approche scientifique qu’à mouvement social.

Ce mouvement connaît un succès notable dans les États du Sud: Cuba est ainsi considéré comme ayant le plus large système d’agroécologie, ce qui aurait amélioré la sécurité alimentaire, augmenté la productivité des cultures, et élargi la surface nationale de forêts. D’autres effets positifs ont pu être observés dans des pays comme l’Inde ou l'Uruguay, dans lesquels cette réforme a été accompagnée d’une autonomisation relative des femmes.

Peut-on changer d’échelle ?

L’existence de modèles d’agriculture alternatifs, si elle offre une remise en perspective du modèle existant, ne se traduit pas par une possibilité automatique de mise à l’échelle.

Potentiel économique des pratiques et systèmes alternatifs

Réseaux courts

Ici, les réseaux alimentaires alternatifs (AFN) et les chaînes d’approvisionnement courtes (SFSC) sont dotés d’un potentiel économique bien documenté dans la littérature académique, qui remédient aux limites du système agro-industriel conventionnel. Ils permettent dans un premier temps une captation plus optimisée de la valeur ajoutée et de la rentabilité par les producteurs, cette hausse des profits résultant à la fois du raccourcissement de la chaîne de valeur, et par conséquent des intermédiaires en bénéficiant, et de la volonté des consommateurs de payer davantage pour des produits locaux et biologiques. D’autre part, les formes alternatives d’agriculture démontrent également une capacité de résilience augmentée en cas de crise. Celle de la Covid-19 en avait été un bel exemple: la structure non hiérarchique et décentralisée des AFN avait permis une adaptation aux besoins locaux et une réponse rapide aux changements de conjoncture. En parallèle, la proximité sociale relative des acteurs économiques, en augmentant les relations de conscience, réduit les biais de marché liés aux asymétries d’information, assurant la pérennité des réseaux sur le long terme. Les bénéfices économiques dépassent la simple plus-value des producteurs, et touchent l’ensemble des économies paysannes concernées, favorisant l’autonomisation économique des femmes et le développement rural et de l’emploi. Enfin, la diversification des canaux de diffusion de la production assure une sécurisation du revenu des agriculteurs.

Si la participation à ce genre de réseaux peut répondre à un besoin de sécurité économique dans des zones vulnérables, elle est davantage liée à des choix de mode de vie dans les zones plus aisées. Ainsi, loin d’être réduite à une simple initiative éthique ou culturelle, les chaînes courtes sont des modèles économiques viables, qui reconfigurent à la fois la manière dont la valeur est distribuée et la résilience des systèmes alimentaires locaux.

Pratiques alternatives au sein du système existant

La technique de l’agroforesterie est emblématique et évocatrice des obstacles économiques qui sont liés à la généralisation des techniques plus protectrices de l’environnement. Environ ¾ des agriculteurs désignent les coûts de démarrage comme un frein majeur à l’adoption. De même, la croissance des arbres crée un décalage important entre la date de l’investissement et celle des premiers bénéfices perceptibles. Plus qu’économique, le frein est aussi technique, en tant que ces systèmes demandent significativement plus de connaissances et de compétences techniques que l’agriculture conventionnelle. Enfin, les obstacles se trouvent aussi en aval de la chaîne de production, en tant qu’il existe peu de chaînes de valeur structurées pour les produits issus de l’agroforesterie.

Ainsi, si le modèle de l’agroforesterie n’est pas immédiatement viable économiquement, il demeure un candidat sérieux à l’intensification écologique et aux objectifs de développement durable (ODD), dans une mesure telle qu’elle est à même de surpasser économiquement la monoculture, à condition toutefois de lever les barrières, classiques dans une certaine mesure, de financement initial et d’accès aux marchés.

L’agriculture biologique, à mesure qu’elle s’étend, prouve sa capacité à exister au sein, ou en parallèle, du système conventionnel: sa rentabilité est réelle. Cependant, elle demeure conditionnelle, la prime de prix étant supportée par le consommateur. Si elle compense au moins partiellement l’écart de rendement, elle reste fragile et dépendante d’une demande solvable dont la concentration se fait dans les pays riches.

La certification, preuve du respect des pratiques biologiques, constitue également un verrou d’entrée significatif qui peut freiner la mise à l’échelle. Il filtre les petits producteurs, au profit des exploitations de taille moyenne et grande, tendant à faire évoluer le modèle vers une forme de bio industriel. Ce phénomène, parfois désigné sous le terme de “conventionnalisation” du bio, est ainsi le premier risque de sa généralisation. Une diffusion à grande échelle reproduirait à terme la logique des intrants et des économies d'échelle du système conventionnel, ce qui lui ferait perdre ses bénéfices dans une perspective systémique.

Toutefois, les écarts de rendement bio/conventionnel observés permettent d’affirmer le potentiel économique du dernier, en tant qu’ils s’établissent à 13% quand les meilleures pratiques sont appliquées, et parviennent même à 5% dans le cas des légumineuses et cultures pérennes en pluvial. Si ces données démontrent que l’agriculture biologique n’est pas économiquement compétitive de manière uniforme (à condition aussi d’en faire un critère d’adoption absolu), elles suggèrent qu’elle l’est bien dans des niches agro économiques précises.

En ce qui concerne l’agriculture régénératrice, son potentiel d’adoption est limité à court terme par un manque de preuves empiriques sur la rentabilité. À moyen terme cependant, l’intérêt porté par des grandes entreprises comme General Mills, Walmart ou Danone, est un signal concret d’une possible mise à l’échelle par le haut, toujours est-il que ce mouvement porte le même risque de cooptation que celui comporté par le bio, à savoir une adoption sans transformation réelle des logiques de marché.

Enfin, si la séquestration carbone elle-même est présentée rentable via les marchés volontaires de carbone, cette rentabilité est très incertaine, en tant que les résultats présentent une variation forte soumise aux conditions des sols et aux contextes climatiques, et que les marchés carbone agricoles sont encore peu liquides et peu régulés.

L’agroécologie comme système de substitution

L’agroécologie pose une question différente, puisqu’il ne s’agit pas d’optimiser une pratique au sein du système existant mais bien de configurer les rapports de production, de distribution et de gouvernance alimentaire, ce qui change l’équation économique.

Sa mise à l’échelle est en proie à trois obstacles notables, à savoir la résistance des agro-industries et des institutions internationales qui maintiennent la priorité à l’agriculture industrielle, l’absence de réforme foncière pour la plupart des pays qui conditionne pourtant l’accès aux ressources nécessaires, et le manque de financement public orienté vers des pratiques à forte intensité de connaissance plutôt que d’intrants.

De même, une tension interne au discours agroécologique existe: il tend à romantiser l’agriculture paysanne, sans toutefois tenir compte des aspirations économiques réelles des petits producteurs, qui cherchent bien souvent une intégration marchande approfondie plutôt qu’une sortie de marché.

Une mise à l’échelle à géographie variable : différences Nord/Sud

Pays du Nord

Dans les pays du Nord, les modèles alternatifs bénéficient d’un contexte institutionnel plus favorable à leur mise à l’échelle: subventions publiques, certification reconnue, demande des consommateurs établie et solvable. La stratégie de l’Union Européenne (UE) “Farm to Fork” (2021) visant 25% de surfaces agricoles en bio d’ici 2030 est un signal fort de volonté politique. Toutefois, l’écart entre les ambitions et les incitations réelles pour les agriculteurs se creuse, alors que le bilan de la stratégie cinq ans après apparaît faible.

Si l’écart de rendement entre biologique et conventionnel est prouvé important, s’élevant à 20% en moyenne, cet obstacle économique est gérable dans un contexte de prix alimentaires élevés et de soutiens publics.

En ce sens, le principal risque dans les pays du Nord est celui d’une scalabilité creuse: une diffusion large des labels et des pratiques alternatives se produisant sans transformation des structures de marché, des prix, ni des subventions soutenant le modèle industriel.

Pays du Sud

La situation est structurellement différente dans les pays du Sud, étant donné que les conditions nécessaires à la scalabilité des modèles alternatifs y sont largement sous-développées: soutien de l’État, demande consommateur, marchés carbones robustes… Ici, les obstacles à l’adoption correspondent moins à des freins techniques que institutionnels: insécurité foncière, accès limité aux marchés, faiblesse des infrastructures, absence de filets de sécurité financiers pendant la transition.

La limite au discours agroécologique dans les pays du Sud réside dans le besoin d’accroissement de la productivité agricole afin de répondre à des besoins alimentaires urbains croissants et financer leur industrialisation, ce que des modèles faibles en intrants et à forte intensité de main-d’oeuvre ne permettent pas toujours de concilier. C’est pour cette raison que des modèles comme la “climate-smart agriculture” ou l’agriculture régénératrice dans sa version techniciste sont privilégiés dans le soutien institutionnel, puisqu'ils promettent une amélioration des rendements et de la résilience climatique sans remise en question des structures économiques existantes, au prix toutefois d’une incapacité à transformer les rapports de force dans les systèmes alimentaires.

Les études statistiques sur la possibilité de scalabilité des modèles alternatifs d’agriculture montre que ceux qui le sont le plus sont ceux dont l’ambition transformatrice est la plus limitée, tandis que les modèles dont le potentiel de transformation est plus approfondi (agroécologie, permaculture, circuits courts) se heurtent à des obstacles plus sérieux. Ce résultat est en réalité une question politique: il invite à s’interroger sur qui finance la transition, qui bénéficie des externalités positives, quels acteurs ont intérêt à maintenir les verrous institutionnels qui freinent les alternatives les plus ambitieuses, et, en définitive, les critères, économiques ou non, qui gouvernent le choix des modes de production agricole.

Conclusion : ce que les débats nous apprennent

Sur la nature du problème

Les modèles alternatifs révèlent d’abord qu’un cadre simple d’opposition “agriculture industrielle contre alternatives” n’est pas pertinent. Il n’existe pas une seule réponse, de modèle alternatif unique: il s’agit d’un continuum de réponses, qui s’étend de l’ajustement technique au sein du système existant jusqu’à une refonte extensive des rapports de production et de gouvernance alimentaire. Ce spectre de réponses est un reflet de la visions et définitions différentes de la “durabilité”, qu’elle soit écologique, économique, ou sociale. En ce sens, dès lors que la question de la scalabilité se pose, le débat technique sur les rendements et la technique est un voile posé sur un débat politique plus profond qu’est celui de l’allocation des ressources, de structuration des prix, et de volonté institutionnelle.

Sur les alternatives elles-mêmes

Les alternatives elles-mêmes sont sujettes à des tensions internes: le bio se conventionnalise à mesure qu’il se généralise, l’agriculture régénératrice risque d’être absorbée par les logiques de marché carbone sans transformation réelle, et l’agroécologie romantisme parfois la condition paysanne sans prendre en compte les aspirations réelles des agriculteurs qu’elle prétend émanciper. Ces tensions expriment une limite commune: les alternatives cherchant à transformer les logiques du système n’y échappent jamais complètement lorsqu’elles cherchent à se généraliser.

Sur le rôle de l’économie

La question économique n’est pas un obstacle à la transition, mais plutôt un révélateur par la manière dont elle est envisagée. Les externalités environnementales et sociales du système industriel ne sont pas reflétées dans les prix, rendant artificiellement compétitif un système dont les coûts réels sont supportés par la collectivité et les générations futures. En ce sens, la seule question de la rentabilité des alternatives ne parvient pas à capturer l’essence du problème, qui réside dans les bénéficiaires des alternatives, leur échelle temporelle, et leurs critères de valeur. Sans internalisation des externalités négatives du système agricole industriel et sans financement du coût de transition pour les agriculteurs, les alternatives resteront structurellement désavantagées dans la compétition économique.

Sur la géographie de la transition

L’analyse Nord/Sud apporte une précision supplémentaire, qui est qu’il n’existe aucune réponse universelle et uniformément applicable. La transition agroécologique dans un pays du Sud ne peut être une réplique du modèle d’un pays de Nord sans prise en compte des besoins de productivité, d’industrialisation et de sécurité alimentaire propres à ces contextes. Imposer un système unique reviendrait même à reproduire la logique d'uniformisation reprochée au système industriel. Toutefois, les deux contextes pointent vers la nécessité d’un alignement des incitations.

Finalement, le vrai enseignement de ces débats est peut-être celui-ci: la transition agricole ne relève pas d’une révolution agronomique: les alternatives, documentées, existent. Elle relève d’une transformation politique et financière, c’est-à-dire d’un choix collectif portant sur les coûts inclus par le marché, et sur l’horizon considéré pour évaluer la rentabilité d’un système alimentaire.

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