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"Les cartels sont un ennemi de l’État, et ils doivent être combattus comme tels", Felipe Calderon lors de son discours du déclenchement de la guerre contre la drogue.

« L’État est une mafia qui a réussi », écrit Charles Tilly (1985) pour souligner que toute autorité politique s’est historiquement construite sur la violence avant de la monopoliser. Cette formule provocatrice résonne particulièrement au Mexique, où l’État aujourd’hui est en lutte contre des acteurs qui reproduisent eux aussi des logiques de pouvoir très proches de celles du politique. Cette tension invite à interroger la nature même de la souveraineté et la capacité de l’État à maintenir le monopole de la violence légitime.
Joel Migdal (1988) appelle un État faible, un État où les normes locales et les réseaux informels (cartels) sont souvent plus efficaces que les règles officielles. Ces acteurs assurent parfois la sécurité, rendent la justice ou redistribuent les ressources. Les cartels fonctionnent comme des organisations politico-économiques locales. O’Donnell (1993), lui, appelle un état de faible intensité un Etat présent sur le papier, mais inégalement effectif. Les citoyens des zones rurales, frontalières ou marginalisées ne bénéficient pas des mêmes droits ni de la même protection que ceux des centres urbains. Selon Bourdieu, l’État mexicain a perdu la capacité d’imposer le sens légitime de la loi. Son autorité morale est concurrencée par d’autres champs : criminel, militaire, religieux ou communautaire ou encore les cartels dans ce cas d’étude.
C’est dans ce contexte qu’en 2006, le président Felipe Calderón déclare la guerre contre la drogue, inspirée de la politique américaine du «War on drugs ». Cette expression renvoie à une stratégie politique et sécuritaire visant à éradiquer la production, la circulation et la consommation de substances illicites par des moyens militaires, policiers et judiciaires. Calderón déclare la guerre contre les cartels dans le but affiché de rétablir l’ordre, la souveraineté et la confiance dans l’État.
Présentée comme un instrument de restauration de la souveraineté, la guerre des drogues met paradoxalement en lumière l’incapacité du pouvoir mexicain à contrôler la violence.
En quoi la guerre contre la drogue, présentée comme un instrument de restauration de la souveraineté, révèle-t-elle au contraire la fragilité structurelle du Mexique et catalyse-t-elle une gouvernance hybride ?
Autrement dit, la guerre des drogues est-elle un remède contre l’instabilité de l’État mexicain ou le symptôme de sa défaillance ?
La fragilité historique post-transition démocratique en 1990
Jusqu’en 2000, le pays est dominé par le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), qui a gouverné sans interruption pendant plus de soixante-dix ans. Ce régime autoritaire et centralisé maintenait une forme de stabilité négociée. L’État contrôlait les cartels à travers la corruption et la tolérance encadrée. Cette entente informelle, que certains chercheurs appellent la Pax Mafiosa, garantissait un certain ordre, même illégal.
Mais la victoire démocratique de Vicente Fox en 2000, issu d’un parti conservateur et libéral, marque la fin du régime autoritaire à parti unique et le début de la transition démocratique mexicaine. Si elle est saluée à l’international, elle s’accompagne d’une décentralisation rapide. Les gouverneurs régionaux et les polices locales gagnent en autonomie, sans que l’État central ne renforce les mécanismes de contrôle administratif et judiciaire.
Dans les faits, cette ouverture politique a fragilisé la cohésion du pays. Des autorités locales, souvent mal payées ou infiltrées, entrent en collusion avec les cartels. La justice reste minée par des failles structurelles : lente, politisée et corrompue, ce qui permet aux trafiquants d’agir en quasi-impunité.
Parallèlement, le contexte économique et géopolitique favorise leur essor. En effet, dans les années 1980 et 1990, la route caribéenne de la cocaïne se ferme sous pression américaine et le Mexique devient le principal corridor du trafic entre l’Amérique du Sud et les États-Unis. C’est l’âge d’or du cartel de Sinaloa, du Golfe ou encore de Juárez, qui contrôlent des territoires entiers.
En somme, la démocratisation politique n’a pas entraîné une consolidation institutionnelle, mais au contraire une fragmentation du pouvoir. Le Méxique est devenu un État démocratique sur le plan électoral, mais structurellement affaibli, incapable d’assurer le monopole de la violence légitime que Max Weber considère comme la base même de la souveraineté.
La fragilité institutionnelle : cause ou conséquence du lancement de la guerre contre la drogue ?
En adoptant une approche libérale, on se rend compte que la faiblesse institutionnelle est un argument avancé par les autorités mexicaines pour justifier le lancement de la guerre contre la drogue. Par exemple, en 2006, Felipe Calderón explique que de nombreuses polices locales sont « contaminées par le crime organisé » et incapables de garantir la sécurité, lors d’un discours peu après le début de sa présidence.
Avant 2006, la faiblesse du fédéralisme mexicain a profondément fragilisé le pouvoir central ce qui a produit une fragmentation institutionnelle qui rend la gouvernance incohérente. Les compétences policières et judiciaires se superposent entre niveaux fédéral, étatique et municipal, sans coordination efficace. Les forces locales, souvent mal formées et perméables à la corruption, se trouvent sous l’influence directe de gouverneurs puissants, parfois eux-mêmes liés aux organisations criminelles.
Un exemple emblématique est celui de l’état de Tamaulipas dans les années 1990-2000, où le gouverneur Tomás Yarrington, membre du PRI, a été accusé d’avoir reçu des financements du cartel du Golfe et d’avoir permis à ce dernier de contrôler la police locale et les routes frontalières. Ce type de collusion illustre comment le fédéralisme déséquilibré, donnant une large autonomie aux États sans mécanismes de contrôle efficaces, a affaibli le gouvernement central et empêché toute réponse coordonnée face au narcotrafic.
Dans une lecture libérale et néo-institutionnaliste, le Mexique n’est pas un État failli mais est en crise institutionnelle. La corruption dans les forces de l’ordre, la justice dépendante et la faible coordination entre niveaux fédéral, étatique et local empêchent la consolidation de l’État de droit. Sous ce prisme, la guerre contre la drogue de 2006 apparaît comme une réponse ou une conséquence à une crise de légitimité institutionnelle. La guerre est une tentative de réaffirmer, par la force, une autorité que les institutions n’arrivaient plus à incarner.
La guerre contre la drogue apparaît comme une stratégie de légitimation du pouvoir central. Calderón envoie 6 500 soldats et policiers fédéraux dans l'État de Michoacán en décembre 2006 pour rétablir l’ordre face au cartel de La Familia Michoacana. Ce geste hautement symbolique visait moins à éradiquer le crime qu’à montrer la force de l’État. Dans une lecture réaliste, l’État agit pour garantir sa survie dans un environnement anarchique : les cartels sont perçus comme des menaces à la sécurité nationale, et la coopération avec les États-Unis à travers l’Initiative Mérida (2008) s’inscrit dans cette logique de défense d’intérêts stratégiques.
Le discours sécuritaire américain
Dans une approche constructiviste, la « guerre contre la drogue » au Mexique peut être comprise comme le produit d’un discours sécuritaire forgé aux États-Unis. Dès les années Nixon (1969 - 1974), la drogue y est présentée comme une menace existentielle et les populations marginalisées, notamment latino-américaines, comme des « ennemis intérieurs ». Ce discours légitime la militarisation et la surveillance, au nom de la sécurité nationale.
Ce cadre idéologique s’exporte ensuite vers le Mexique, qui reprend et internalise ce discours, en partie sous la pression des États-Unis et des institutions internationales. C’est dans ce contexte qu’émerge la catégorie d’« État failli », forgée dans le langage politique américain pour désigner les pays perçus comme incapables de maintenir l’ordre et la sécurité. Le Mexique est progressivement lu à travers cette grille : un État faible, dépendant militairement, où la violence interne devient un indicateur de défaillance. Pourtant, cette qualification est aussi une production discursive, un outil de hiérarchisation internationale, qui renforce la dépendance et permet à Washington d’imposer ses priorités.
C’est en effet avec le soutien logistique et financier des États-Unis que Calderón lance sa guerre contre les cartels en 2006. Le Mexique est donc pris dans un paradoxe. La guerre contre la drogue, censée restaurer la souveraineté, entérine sa dépendance et nourrit le récit même de sa prétendue “faillite”. Ainsi, un discours prétendument émancipateur devient un outil diplomatique réapproprié par le gouvernement mexicain, mais qui, en pratique, alimente la dépendance, la peur et la violence quotidienne, redéfinissant la citoyenneté autour du contrôle et de la méfiance.
Le cercle vicieux de la militarisation : une stratégie d’Etat qui alimente la violence
La guerre contre la drogue devait incarner la restauration de l’autorité de l’État mexicain. En mobilisant l’armée pour éradiquer les cartels, le gouvernement adoptait une logique classique de reconquête du monopole de la violence légitime. Mais, dans les faits, cette stratégie a produit l’effet inverse, elle a accentué la fragmentation du pouvoir et nourri une spirale de violence incontrôlable.
Au lieu de centraliser le pouvoir, la militarisation a externalisé la violence. L’État a délégué l’usage de la force à des acteurs multiples (armée, polices locales, milices d’autodéfense) souvent mal coordonnées, parfois en collusion avec les cartels. Cette délégation sans contrôle unifié a engendré une hybridation du pouvoir, où les fonctions régaliennes (sécurité, justice, fiscalité) sont co-gérées ou capturées par des acteurs non étatiques.
Sur le terrain, les conséquences sont dramatiques. Selon Amnesty International, la militarisation a entraîné une explosion des homicides et des violations massives des droits humains : disparitions forcées, exécutions, torture. Mais surtout, cette répression frontale a provoqué un effet pervers majeur, en l’occurrence la fragmentation des cartels. En s’attaquant aux grandes organisations hiérarchisées comme le cartel de Sinaloa, l’État a provoqué leur éclatement en une multitude de micro groupes armés plus petits, diffus et incontrôlables. Ces groupes, moins identifiables et plus ancrés localement, ont transformé la violence en un phénomène socialement enraciné, presque routinier.
On retrouve ici ce que Frantz Fanon ou encore certains auteurs de la sociologie du conflit appellent la logique circulaire de la violence. La violence d’État, censée restaurer l’ordre, radicalise la violence qu’elle prétend éradiquer. En attaquant frontalement les organisations criminelles, le gouvernement a nourri leur mutation et leur radicalisation. La guerre contre la
drogue s’est alors transformée en guerre de tous contre tous, où les lignes entre légalité et illégalité se brouillent, et où la société civile se retrouve prise au piège.
La délégitimation du pouvoir politique : fragmentation de l’autorité et crise de la confiance citoyenne
La guerre contre les cartels a profondément ébranlé la légitimité du pouvoir méxicain. L’explosion des homicides et la multiplication des violences ont fragilisé la capacité du gouvernement à se présenter comme garant de la sécurité publique. Face à cette situation, la réponse sécuritaire du gouvernement a souvent été marquée par des abus et des violations des droits humains, ce qui a contribué à nourrir un climat de méfiance.
Une partie de la société civile s’est mobilisée pour dénoncer cette guerre dont elle paie le prix. En 2011, lors de la fête des Rois Mages à Mexico, un enfant brandissait une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Chers Rois Mages, nous ne voulons pas la guerre de Calderón ». Rapporté par La Jornada, cet épisode symbolise un rejet croissant au sein de la population, à un moment où l’année 2010 avait été l’une des plus sanglantes de l’histoire du pays, avec plus de 34 000 morts.
Les mères chercheuses, qui parcourent le pays à la recherche de leurs proches disparus, incarnent cette délégitimation progressive du pouvoir politique. Face à des enquêtes officielles souvent inachevées ou sans issue, elles se substituent partiellement à l’État, comblant ses défaillances dans la recherche des disparus et la reconnaissance des morts.
Comme le rappelait Max Weber, l’État moderne repose sur le monopole de la violence légitime: non pas sur l’absence de violence, mais sur sa reconnaissance par la société. Or, au Mexique, ce monopole n’a pas totalement disparu, mais il s’est partiellement fragmenté, partagé entre les forces publiques, les cartels, et parfois, des groupes communautaires. L’État conserve des instruments de coercition puissants, mais une partie de la population ne perçoit plus cette violence ni comme juste ni comme protectrice. L’autorité publique reste présente, mais elle se trouve contestée, marquant une crise profonde de la légitimité étatique.
Ainsi, initialement lancée pour renforcer la souveraineté gouvernementale, la guerre des drogues participe à ouvrir la brèche d’une défaillance structurelle de l’Etat mexicain.
Une nouvelle approche de la lutte contre les cartels : la stratégie socio-économique du gouvernement de MORENA
Sous le gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador, dit AMLO, le Mouvement de Régénération Nationale, connu sous l’acronyme de Morena, a voulu rompre avec la logique de guerre contre les cartels en privilégiant une approche sociale. Selon lui, la pauvreté est la racine du narcotrafic, et seule la réduction des inégalités peut ramener la paix. Dans cette optique, le gouvernement a augmenté le salaire minimum, lancé des programmes d’emploi pour les jeunes, (comme Jóvenes Construyendo el Futuro), et renforcé la redistribution sociale, notamment en direction des zones rurales. Ce discours pacificateur, résumé par la formule « abrazos, no balazos », qui signifie « des étreintes, pas des balles», inspire aujourd’hui encore Claudia Sheinbaum, qui s’inscrit pleinement dans la continuité d’AMLO.
Mais dans les faits, la réalité est beaucoup plus ambiguë. Depuis 2019, le gouvernement a créé la Garde nationale, officiellement civile mais placée sous le contrôle de l’armée. Celle-ci est désormais présente dans la plupart des espaces publics : villes, zones rurales, ports, et aux frontières. Cette militarisation du quotidien s’accompagne de nombreuses dérives : la marine a même tué par erreur des policiers mexicains dans l'État de Jalisco lors d’une opération en avril 2018, révélant les limites de cette stratégie.
Ainsi, malgré son discours social, le gouvernement Morena reproduit les mécanismes de la guerre contre la drogue. La militarisation, censée rétablir l’ordre, alimente en réalité la méfiance et la violence, tout en fragilisant les institutions civiles. C’est l’une des contradictions majeures du projet d’AMLO : vouloir pacifier par la justice sociale, tout en gouvernant à travers la force armée. Cette dualité entre discours pacificateur et recours à la force illustre la complexité du pouvoir mexicain, une complexité que l’affaire d’Ayotzinapa met en lumière à travers les
relations ambiguës entre dirigeants et cartels.
La porosité entre l’État et les cartels : cas d’étude des disparus d’Ayotzinapa, vers une zone grise du pouvoir
L’affaire des 43 étudiants d’Ayotzinapa disparus à Iguala en 2014 illustre clairement la porosité entre l’État mexicain et les cartels. Selon la version initiale diffusée par le gouvernement de Peña Nieto, les étudiants auraient été arrêtés par la police municipale de Cocula alors qu’ils se rendaient à Mexico pour participer à une marche commémorative, puis remis à un groupe criminel, Guerreros Unidos, qui les aurait tués et brûlés. Cette version, qualifiée de « vérité historique », a été remise en cause par les familles et des organisations non gouvernementales participant à l’enquête qui ont montré que les corps n’avaient pu être brûlés à l’endroit indiqué et que l’enquête avait été entachée de manipulation des preuves. Plusieurs hauts responsables de l’État, dont l’ancien procureur et d’autres dirigeants, sont accusés d’avoir créé et diffusé cette version falsifiée pour protéger des acteurs militaires et politiques impliqués, illustrant comment l’État peut parfois instrumentaliser les cartels pour masquer sa propre responsabilité.
Même après la réouverture de l’enquête sous l’administration d’AMLO et l’identification partielle de certains restes, de nombreuses zones d’ombre subsistent, contribuant à créer une zone grise du pouvoir, où il est difficile de distinguer autorité légitime et complicité criminelle.
Cette situation peut être analysée à travers la sociologie des grands dirigeants, qui s’intéresse aux logiques de pouvoir des élites politiques et administratives. Dans ce cas, certains responsables ont entretenu des relations ambiguës avec les cartels comme stratégie afin de préserver leur pouvoir, protéger leur carrière et contrôler le récit officiel. En instrumentalisant ces réseaux criminels, ils ont pu limiter les risques et maintenir des alliances locales, tout en donnant l’illusion d’une autorité centralisée. Cette affaire révèle donc comment la porosité entre l’État et les cartels est en partie le résultat de calculs politiques et de stratégies de pouvoir, et montre les limites de la légitimité de l’autorité de l’État mexicain, notamment sur les questions de disparitions forcées.
Vers une relecture théorique de l’État mexicain : de l’État failli au gouvernement hybride
Le terme « État failli », souvent utilisé pour décrire le Mexique, mérite d’être critiqué et nuancé. D’abord, c’est une notion importée du discours américain, forgée dans le contexte post-11 septembre pour désigner les pays incapables de contrôler leur territoire. Son usage traduit une forme d’instrumentalisation politique, il permet à Washington de justifier ses interventions sécuritaires dans l’hémisphère sud.
Paradoxalement, le Mexique a parfois utilisé cette même menace de « faillite » pour faire peur à la population et légitimer la militarisation, en se présentant comme un État menacé qu’il faut défendre à tout prix et ainsi limiter la propagation des cartels.
Mais dans les faits, le Mexique n’est pas un État failli. C’est une démocratie électorale dotée d’institutions qui continuent de fonctionner : un système judiciaire, une administration, des élections libres et un appareil diplomatique actif. Le problème n’est pas l’effondrement de l’État, mais la fragmentation de son autorité. On assiste à ce que Boege, Bakonyi et Bliesemann de Guevara appellent une “gouvernance hybride” : des formes mixtes d’autorité, où l’État partage ou négocie le pouvoir avec d’autres acteurs. En 2013, les groupes d’autodéfense ont négocié directement avec l’armée pour reprendre des zones tenues par les cartels, créant un ordre local hybride : ni tout à fait légal, ni complètement criminel. Comme le dirait Foucault, la violence et la sécurité sont devenues des techniques ordinaires de gouvernement. L’État n’a pas perdu son autorité, il la partage, la délègue et la négocie.
Interdépendance sécuritaire et défis futurs :
L’actualité récente montre que la situation mexicaine évolue sans pour autant rompre avec les dynamiques structurelles qui caractérisent la guerre contre la drogue. L’arrivée au pouvoir de Claudia Sheinbaum en 2024 s’inscrit dans la continuité politique d’Andrés Manuel López Obrador et de la stratégie dite « abrazos, no balazos », qui privilégie la réduction des inégalités sociales comme réponse de long terme à la violence criminelle. Cependant, cette orientation coexiste toujours avec une forte militarisation de la sécurité publique et avec une coopération étroite avec les États-Unis, notamment face à l’essor du fentanyl et des drogues synthétiques.
Cette coopération révèle une interdépendance sécuritaire paradoxale entre les deux pays. D’un côté, Washington exerce une pression constante sur Mexico pour intensifier la lutte contre les cartels et contrôler les flux migratoires. De l’autre, la crise actuelle est alimentée par des dynamiques largement situées sur le territoire américain. La demande croissante d’opioïdes synthétiques aux États-Unis alimente le marché des cartels, tandis qu’un flux massif d’armes circule illégalement vers le Mexique. On estime ainsi qu’environ 250 000 armes à feu sont introduites chaque année depuis les États-Unis, et plus de 80 % des armes utilisées dans les crimes au Mexique proviennent du marché américain. Cette situation illustre une interdépendance illégale entre les deux économies criminelles : les drogues circulent vers le nord tandis que les armes et les capitaux circulent vers le sud.
Dans ce contexte, les cartels mexicains ont profondément évolué. Ils ne sont plus seulement des organisations de trafic de drogue mais de véritables acteurs politico-criminels hybrides, combinant fonctions économiques, paramilitaires et parfois sociales dans certains territoires. La militarisation de la lutte antidrogue et la stratégie dite du kingpin targeting, qui consiste à éliminer les chefs de cartel, ont souvent provoqué l’effet inverse de celui recherché : la fragmentation des grandes organisations en une multitude de groupes plus petits, plus flexibles et plus violents.
L’avenir de la lutte contre le narcotrafic dépendra donc largement de la capacité des deux États à dépasser cette relation asymétrique. Plusieurs pistes émergent dans les débats stratégiques : un contrôle plus strict du trafic d’armes depuis les États-Unis, le renforcement de la coopération judiciaire et du renseignement, ou encore la sécurisation des grandes villes frontalières comme Tijuana, Ciudad Juárez ou Nogales, véritables carrefours des flux criminels transnationaux. Mais sans réforme institutionnelle profonde au Mexique et sans réduction de la demande de drogues et du commerce d’armes aux États-Unis, les cartels conserveront un avantage structurel. Ainsi, loin de marquer une rupture, les évolutions récentes semblent plutôt confirmer la persistance d’un système de sécurité régional fondé sur une interdépendance asymétrique, où la souveraineté mexicaine demeure constamment négociée entre pressions extérieures, dynamiques criminelles transnationales et fragilités institutionnelles internes.
Le Mexique n’est pas un État failli au sens de « failed state », qui est une notion provenant des États-Unis, mais il peine à légitimer son pouvoir fragmenté et militarisé. La guerre contre la drogue n’est donc pas seulement un affrontement entre l’État et le crime, mais un dispositif de pouvoir, qui organise les rapports sociaux, légitime certaines violences et redéfinit la citoyenneté.
En somme, la guerre contre la drogue, pensée comme un instrument de restauration de la souveraineté mexicaine, a paradoxalement mis à nu sa fragilité structurelle. En cherchant à consolider l’État par la force, le Mexique a révélé l’inverse de ce que décrivait Charles Tilly. Au lieu de consolider l’Etat, la guerre l’a fragmenté. La militarisation, censée pallier l’impuissance institutionnelle, a exposé un État incapable de monopoliser la violence, obligé de la déléguer à des acteurs qu’il ne contrôle plus (armée, polices locales, milices, cartels).
Mais cette fragilité ne signifie pas disparition. Comme le souligne Joel Migdal, l’État n’est pas absent, il est pris dans un réseau de négociations, où il partage son autorité avec d’autres formes de pouvoir. La guerre contre la drogue a donc façonné une gouvernance hybride, où la souveraineté se construit moins dans la centralisation que dans la coexistence de pouvoirs concurrents.
Enfin, dans la perspective de Guillermo O’Donnell (politologue argentin) et de Giorgio Agamben (philosophe italien), cette guerre a légitimé un État d’exception permanent, où la sécurité remplace la légalité. L’État reste présent, mais au prix d’une souveraineté défensive, autoritaire, qui affaiblit la démocratie au nom de l’ordre.
Ainsi, loin d’être un remède à l’instabilité, la guerre contre la drogue en est le symptôme. Elle a transformé le Mexique en un acteur ambigu, à savoir un État qui, pour survivre, compose avec la violence au lieu de la maîtriser.
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