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Le cobra, le porc-épic et le Léviathan : un triptyque pour l’avenir des forces conventionnelles françaises ?

L’armée française est reconnue dans le monde entier pour ses capacités, son expérience opérationnelle et des compétences parfois uniques.

Article publié le Jun 18, 2026
Thomas Lacoste
Master 2 à Ut 1 Capitole
Pour citer ce baragouin :
Thomas Lacoste, "Le cobra, le porc-épic et le Léviathan : un triptyque pour l’avenir des forces conventionnelles françaises ?", BARA think tank, publié le Jun 18, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/le-cobra-le-porc-epic-et-le-leviathan-un-triptyque-pour-lavenir-des-forces-conventionnelles-francaises]

Héritière de la tradition gaullienne d’indépendance stratégique, elle dispose de forces dites complètes, c’est-à-dire capables de couvrir l’ensemble du spectre des opérations militaires sans dépendre directement de l’intervention ou de l’accord d’une puissance alliée. Ce principe s’accompagne d’un équipement dont la très grande majorité est produite au niveau national, garantissant à la fois une autonomie d’emploi et une complète adéquation avec la doctrine d’engagement des forces.

Cependant, cet état de fait présente également des limites. Le matériel français, notamment dans le domaine terrestre, demeure parfois difficile à exporter et se caractérise par des coûts unitaires élevés, conduisant à des séries de production limitées. L’armée française a ainsi souvent été qualifiée d’« armée bonsaï » : une force complète et technologiquement avancée, mais contrainte par des formats réduits, limitant ses capacités d’intervention et rendant sa résilience face à un conflit de haute intensité prolongé sujette à débat.

Si elle est encore fréquemment considérée comme la première armée d’Europe, le réarmement massif engagé par plusieurs pays, la Pologne et l’Allemagne en tête, tend à rebattre les équilibres militaires du continent. Confrontée à des contraintes budgétaires croissantes et à une dissuasion nucléaire mobilisant une part importante des ressources de défense, la France devra opérer des choix structurants afin de préserver des capacités crédibles pour protéger son territoire et ses intérêts, tout en maintenant son rang et son influence sur la scène internationale.

L’une de ses solutions consisterait à articuler les forces conventionnelles autour de trois concepts opérationnels complémentaires couvrant la majorité du spectre de menace : Le porc-épic, le léviathan et le cobra.

Le porc épique, un retour ultramarin de la défense opérationnelle du territoire

Durant plusieurs décennies, l’armée française s’est structurée autour d’un modèle expéditionnaire, héritier des Forces d’Action Rapide, conçu pour des opérations extérieures limitées dans le temps et dans l’espace, généralement menées dans des environnements asymétriques. Cette orientation répondait aux réalités stratégiques de l’après Guerre froide, marquées par la gestion des crises régionales, la lutte contre le terrorisme et les opérations conduites en coalition.

Toutefois, le retour de la guerre interétatique en Europe, illustré par le conflit de haute intensité en Ukraine, remet en question la pertinence exclusive de ce modèle. Par ailleurs, les territoires ultramarins apparaissent aujourd’hui plus vulnérables que jamais dans un contexte où la stratégie du fait accompli, les coups de main et la violation du droit international tendent à se banaliser.

La stratégie du porc-épic repose avant tout sur la capacité à priver l’adversaire de tout gain territorial rapide, en couvrant les trois dimensions que sont la terre, la mer et les airs. Elle implique le renforcement, voire la création, de capacités de déni d’accès dans chacun de ces espaces, ainsi que l’existence d’unités mobilisables rapidement et en nombre suffisant afin d’assurer la défense durable d’un territoire donné.

L’objectif n’est alors pas de projeter de la puissance, mais de rendre toute tentative d’agression longue, incertaine et politiquement coûteuse. Cette stratégie défensive ne s’appliquerait pas à la France métropolitaine, éloignée des menaces susceptibles de mener ce type de coup de main et déjà solidement protégée par la densité de ses implantations militaires. Elle concernerait avant tout les territoires ultramarins, éloignés de la métropole et du cœur de l’ordre de bataille français, parfois situés dans des zones particulièrement tendues et faisant l’objet de revendications étrangères ou de visées expansionnistes plus ou moins assumées.

Dans la situation actuelle des forces françaises, une telle évolution supposerait une transformation doctrinale et capacitaire significative. Elle impliquerait notamment la création de nouvelles capacités, la constitution de stocks stratégiques suffisants pour soutenir un engagement prolongé, ainsi qu’une réévaluation du rôle de la réserve opérationnelle et de la mobilisation nationale. Plus largement, elle poserait la question du lien entre l’armée et la nation, progressivement atténué par la professionnalisation des forces armées.

La question des stocks concerne principalement différentes catégories d’armements et de munitions, que l’on peut répartir en deux grands ensembles.

La première catégorie regroupe les moyens de déni d’accès. Les stratégies A2/AD, pour Anti Access / Area Denial (« déni d’accès et interdiction de zone »), visent à empêcher un adversaire de pénétrer dans une zone donnée et d’y manœuvrer librement.

Dans ce cadre, on retrouve, pour la dimension aérienne, les systèmes sol-air ; pour le domaine maritime, les missiles antinavires côtiers, les mines marines ainsi que, désormais, les drones maritimes (autant de surface que sous-marin) ; enfin, dans le domaine terrestre, les mines antipersonnel et antichar, ainsi que les ouvrages défensifs tels que les réseaux de barbelés ou les tranchées antichars.

Ces capacités combinent des équipements peu coûteux, comme les mines ou les obstacles défensifs, pouvant être produits et stockés en très grande quantité à faible coût, avec des munitions beaucoup plus complexes et onéreuses, à l’image des missiles sol-air ou mer-sol. Néanmoins, la constitution de stocks importants sur le long terme permettrait de réaliser des économies d’échelle et de lisser les coûts de constitution sur des décennies. Par ailleurs, l’adaptation de l’outil industriel à une production soutenue favoriserait également les exportations, contribuant in fine à réduire les coûts d’acquisition.

La seconde catégorie concerne les équipements destinés à des unités d’infanterie légère, indispensable pour tenir le terrain et protéger les moyens A2/AD. Ces unités, conçues pour les combats des « 300 derniers mètres », nécessitent d’importantes dotations en armement léger, tels que les fusils d’assaut ou les mitrailleuses d’infanterie, mais également en armement antichar portatif abondant, comme les lance-roquettes à usage unique, les missiles antichars ou les canons sans recul. À cela s’ajoutent des armes de soutien, notamment les mortiers, les MANPADS ou les mitrailleuses lourdes, ainsi que des véhicules légers de type technical, des motos et quelques camions tout-terrain.

L’ensemble de ces équipements présente soit un coût relativement faible et une grande facilité de stockage, soit un rapport coût/efficacité particulièrement avantageux. C’est notamment le cas des MANPADS et des missiles antichars dont le prix unitaire, pouvant atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros, doit être relativisé au regard de la valeur des cibles engagées, se comptant en millions ou en dizaines de millions d’euros.

Une fois ces stocks constitués, il convient d’évoquer les unités chargées de les mettre en œuvre. S’il serait souhaitable d’augmenter les effectifs des unités de défense sol-air (DSA) par la création de nouvelles batteries, voire de nouveaux régiments, il demeure néanmoins possible de mettre en place cette stratégie avec les effectifs actuellement disponibles dans ce domaine.

La situation est différente pour les unités de missiles terre-mer, capacité qu’aucune des trois armées françaises n’a jusqu’à présent véritablement exploitée. Il semblerait logique que cette mission relève de la Marine nationale. Le format pourrait s’articuler autour d’un régiment dédié, doté de quatre batteries qui permettraient le déploiement permanent de deux d’entre elles.

Cependant, le nombre limité de ces unités ne permettrait pas une présence permanente dans l’ensemble des outre-mer, en particulier pour la DSA, qui doit déjà remplir son contrat opérationnel de protection des infrastructures stratégiques nationales, notamment celles liées à la dissuasion nucléaire. À titre de rappel, les effectifs actuels se limitent à une dizaine de batteries de missiles SAMP/T de moyenne et longue portée, ainsi qu’à environ six batteries de missiles courte portée MICA VL.

Afin de permettre le déploiement rapide de ces unités vers des zones de crise sans devoir supporter le coût humain et matériel d’un prépositionnement permanent, le renforcement des capacités françaises de projection sous faible préavis, notamment par voie aérienne, apparaît indispensable. Les exercices Pégase ont déjà démontré les capacités de l’Armée de l’air et de l’espace dans ce domaine. Un travail interarmées permettrait ainsi de préparer le déploiement rapide de ces batteries, y compris à plusieurs milliers de kilomètres du territoire métropolitain. Cette contrainte devra toutefois être prise en compte dès la phase de conception ou d’acquisition des systèmes sol-mer.

Afin d’éviter d’alourdir davantage un dispositif déjà complexe, les stocks de munitions devraient en revanche être prépositionnés sur place, ce qui nécessiterait des volumes importants au niveau national.

Se pose alors la question de la sécurisation de ces emprises, qui constitueraient des cibles stratégiques prioritaires pour tout agresseur. Les unités de garnison présentes localement seraient probablement insuffisantes pour assurer simultanément leurs missions courantes, la protection des sites et, le cas échéant, la défense du territoire. Un renforcement significatif des effectifs professionnels apparaît peu réaliste, tant en raison de son coût que des difficultés de recrutement actuelles. Dans cette perspective, la création d’unités de réserve semble constituer non seulement l’option la plus pertinente, mais également une nécessité afin d’atteindre ces objectifs sans provoquer une explosion des coûts.

Ces unités pourraient être constituées de réservistes issus des populations locales, selon un modèle de milice territoriale, en lien avec des unités de gendarmerie dont la dimension militaire, bien qu’atténuée au fil du temps, demeure inscrite dans l’héritage institutionnel. La revitalisation de ce rôle permettrait de disposer de personnels « sûrs », capables d’assurer des missions secondaires de sécurité intérieure, tout en pouvant être mobilisés en situation d’urgence pour le combat, moyennant plusieurs semaines d’entraînement annuel. Un coût global relativement limité.

La question de la sûreté de ces forces territoriales se pose néanmoins, dans la mesure où les outre-mer sont traversés par des courants indépendantistes, parfois exploités par des acteurs hostiles à la France. Il conviendrait donc d’éviter le risque de voir émerger, à travers ces dispositifs, une forme de cinquième colonne, en portant un soin particulier au criblage des recrues.

Cependant, l’adoption d’un modèle strictement défensif comporte également certaines limites. Une posture trop centrée sur la protection du territoire pourrait réduire la liberté d’action stratégique de la France, dont l’influence internationale repose en partie sur sa capacité d’intervention extérieure. Le défi consiste dès lors à intégrer les principes de la stratégie du porc-épic sans renoncer à la tradition française de projection de puissance.

Par ailleurs, la stratégie du porc-épic ne constitue pas une fin en soi. Si elle peut dissuader une agression et en ralentir la progression, elle a peu de chances, à elle seule, de la repousser durablement. Pour ce faire, elle doit être complétée par l’appui de la métropole et du cœur du corps de bataille français, ainsi que par la capacité, essentielle dans un contexte insulaire, à dominer ou à contester les espaces maritimes. Ce constat ouvre ainsi sur une seconde logique structurante du triptyque : le Léviathan.

Le leviathan, couvrir les approches maritimes de l’Europe et disputer les mers

Si depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 le réarmement de l’Europe s’accélère, les budgets de défense accordent généralement la priorité aux forces terrestres, qui avaient principalement subi la déflation des effectifs depuis la fin de la Guerre froide, ainsi qu’aux forces aériennes. Les marines sont cependant reléguées au second plan, ou limitées à des missions de défense côtière ou de contrôle d’une mer intérieure. Les capacités de haute mer sont largement délaissées, en raison de leur caractère très technique et coûteux, mais aussi d’une perception relativement faible des menaces maritimes pesant sur l’Europe.

Pourtant, le domaine maritime, et plus particulièrement la haute mer, est vital pour l’Europe. Celle-ci est en effet connectée à l’économie mondiale par une multitude d’artères maritimes. Ces dernières ont longtemps été sécurisées par la puissance incontestée des mers, la US Navy. Mais la rivalité entre la République populaire de Chine et les États Unis, qui s’oriente de plus en plus vers une confrontation aéromaritime d’ampleur, ainsi que la diffusion d’innovations industrielles et technologiques rendant les capacités antinavires accessibles même à des acteurs non étatiques, remettent en question cet état de fait. Cette évolution devrait inciter les Européens à assumer davantage la responsabilité de la sécurisation de leurs voies de communication maritimes.

La France a un rôle important à jouer dans cette mission, notamment en raison de ses capacités maritimes uniques au sein de l’Union européenne (porte-avions à propulsion nucléaire, sous-marins nucléaires, etc.), mais aussi grâce à la présence de ses territoires ultramarins, qui lui offrent des points d’appui idéaux pour rayonner sur l’ensemble des routes commerciales mondiales.

Cependant, ces outre-mer constituent également une vulnérabilité : leur éloignement représente une faiblesse structurelle, qui impose à la France de maintenir des capacités non seulement pour les défendre, mais aussi pour les secourir, voire les reprendre le cas échéant. Dans cette perspective, la France doit conserver un corps de bataille maritime significatif, lui permettant non seulement d’assurer la protection des voies maritimes par des missions d’escorte, mais également de faire face et de vaincre une flotte d’invasion faisant le blocus d’une de nos îles.

Afin d’accomplir ses missions, la France dispose à la fois d’atouts significatifs et de certaines limites. Ses principaux avantages résident dans son maillage d’outre-mer, qui lui permet d’opérer sur l’ensemble du globe sur des durées importantes. Toutefois, des infrastructures parfois limitées réduisent en partie cet atout. Le développement d’infrastructures plus robustes permettrait non seulement de dynamiser les économies locales et de renforcer la souveraineté, mais aussi d’apporter des bénéfices diplomatiques en ouvrant la voie à des coopérations renforcées, que ce soit avec des alliés lointains en quête de points d’appui ou avec des acteurs régionaux. Une telle évolution renforcerait ainsi les capacités d’action de la Marine nationale.

La présence de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) dans son ordre de bataille constitue également un avantage majeur. Leur propulsion leur permet d’opérer partout dans le monde à pleine puissance, tant que leurs stocks de munitions et de vivres, ainsi que la résilience de leurs équipages, le permettent. La possession de bases navales avancées permet en outre d’organiser des rotations d’équipages et des opérations de ravitaillement, favorisant des déploiements prolongés avec une période d’indisponibilité réduite. Le nombre limité de SNA constitue néanmoins une contrainte qui atténue cet avantage.

Le groupe aéronaval représente sans doute l’atout le plus structurant de la Marine nationale. Ce dernier est bâti autour du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle, doté de catapultes et capable de projeter une trentaine de Rafale en mer, partout sur la planète. En plus de constituer un outil décisif dans les opérations navales, il représente une véritable assurance vie pour les outre-mer pour deux raisons principales. D’une part, sa capacité à imposer la puissance navale française permet de briser un blocus ou de repousser une force d’invasion. D’autre part, il fournit un appui aérien indispensable à toute opération de reconquête terrestre d’un territoire ultramarin. Sans ce bâtiment, les capacités de soutien ou de reprise des outre-mer seraient fortement réduites.

Le dernier avantage de la Marine nationale réside dans ses frégates FREMM et FDI. Les premières ont démontré leur excellence en matière de lutte anti-sous-marine, figurant parmi les meilleures plateformes actuellement en service et participant régulièrement à la surveillance et à la dissuasion face aux sous-marins adverses opérant à proximité des espaces maritimes alliés. Les secondes sont des bâtiments dotés de capacités de combat dans les trois milieux, ce qui demeure particulièrement rare pour des navires de cette taille. Cette polyvalence en fait des escorteurs à la fois performants et relativement abordables, constituant ainsi une pièce maîtresse de la Marine nationale pour l’ensemble de ses missions.

L’ouverture des voies maritimes recouvre majoritairement à des missions d’escorte. Ces dernières consistent à regrouper des navires commerciaux au sein de convois afin de les protéger d’un point à un autre. Cette mission revient aujourd’hui sur le devant de la scène, non seulement en raison des tensions au Moyen-Orient et des attaques de navires dans le golfe Persique, rappelant la « guerre des tankers » du conflit irako-iranien, mais aussi en raison des campagnes de frappes menées par les Houthis en 2025. Elle s’est également illustrée en mer Noire dans le cadre de la guerre en Ukraine, où est apparue une menace nouvelle : les drones navals, qu’ils soient de surface ou submersibles.

Au-delà de l’émergence des drones, la démocratisation de la technologie des missiles, qu’ils soient balistiques ou à trajectoire rasante, désormais accessibles à des puissances de troisième rang, voire à certaines organisations non étatiques, fait peser un risque inédit sur le trafic maritime depuis la Seconde Guerre mondiale.

Associés aux moyens plus classiques comme les mines navales ou les navires suicides, ces systèmes permettent de menacer les artères de la mondialisation non pas en interrompant totalement le trafic, mais en instaurant un niveau de risque tel que les assureurs maritimes pourraient refuser leur couverture ou appliquer des primes insoutenables, entraînant ainsi une paralysie progressive du commerce mondial.

Cette évolution est d’autant plus structurante que, contrairement aux périodes précédentes, les armateurs sont désormais majoritairement des acteurs privés, ne relevant plus directement des États, ce qui rend difficile toute mobilisation de type réquisition, comme cela avait pu être le cas pour la Grande-Bretagne lors des deux guerres mondiales, afin de maintenir le commerce malgré les pertes et les menaces.

Dans ce contexte, les convois escortés par des forces navales dédiées deviennent un outil indispensable pour maintenir ouvertes les routes commerciales vitales à l’Europe, soit en rassurant les compagnies d’assurance sur la sécurité du trafic, soit en incitant les armateurs à opérer malgré l’absence de couverture.

La frégate de défense et d’intervention (FDI) apparaît alors comme l’escorteur idéal pour cette mission. Son armement lui permet de faire face à l’ensemble des menaces, à condition que les nouvelles versions soient équipées du lanceur modulaire de MBDA permettant l’emploi de missiles antichars, de roquettes et de missiles Mistral, ainsi que du système RapidFire, offrant la polyvalence nécessaire face aux menaces émergentes.

Cependant, un format de cinq unités apparaît très léger, à l’instar d’une flotte globale de quinze frégates de premier rang. Un minimum de huit unités pour cette seule mission semblerait nécessaire afin d’en assurer la continuité opérationnelle.

Par ailleurs, une version plus légère et plus spécialisée pourrait être envisagée, équipée de missiles MICA VL et d’un système de lancement polyvalent dédié à la défense antiaérienne, en faisant l’impasse sur la menace balistique. Cela permettrait d’opter pour un radar plus simple et donc moins coûteux. De même, la dotation en missiles antinavires pourrait être réduite, la menace de surface nécessitant des frappes de type Exocet apparaissant comme la moins probable dans ce cadre. Ces adaptations devraient permettre de contenir le coût unitaire entre 600 et 700 millions d’euros.

En ce qui concerne l’armement de ces navires, le système de double équipage des frégates de premier rang permettrait de mettre immédiatement en service les trois nouvelles unités, le temps de former de nouveaux équipages et de dégager les marges budgétaires nécessaires via les augmentations annuelles d’effectifs. Toutefois, ce choix se ferait au détriment de la disponibilité des bâtiments, le modèle de double équipage permettant déjà d’atteindre environ 80 % de disponibilité, seuil qui n’est désormais plus le facteur limitant. La contrainte principale devient en effet l’équipage lui-même, qui ne peut maintenir un rythme d’embarquement aussi élevé sur la durée.

Enfin, pour les deux frégates légères, un équipage de réserve composé de réservistes, de volontaires du service national ainsi que d’un noyau de marins d’active, notamment au sein du corps des officiers, permettrait d’armer ces bâtiments à moindre coût et de renforcer l’attractivité de la réserve opérationnelle. Les missions de second rideau confiées à ces navires seraient ainsi compatibles avec des équipages moins aguerris, tout en maintenant un niveau de capacité opérationnelle suffisant.

Deuxième grande mission que la Marine nationale doit remplir : la projection de puissance s’opère directement en mer, dans l’objectif d’en assurer la domination. Elle se traduit par des affrontements aéromaritimes visant à neutraliser ou à contraindre l’adversaire au repli, afin de l’empêcher d’opérer dans une zone donnée.

Cette projection peut également s’exercer de la mer vers la terre, avec pour objectif soit de conduire des opérations de secours ou de contre-attaque en soutien aux outre-mer menacés, soit de mener des opérations offensives littorales visant, par exemple, à sécuriser un détroit stratégique.

Ces deux formes de projection de forces, si elles ont en commun la nécessité de projeter une puissance de combat loin de la France métropolitaine et parfois même de ses bases ultramarines, obéissent à des logiques différentes selon l’objectif recherché.

Ainsi, les unités sous-marines ou de lutte anti-sous-marine perdent en importance dans les missions de projection vers la terre, alors qu’elles sont indispensables à la maîtrise des espaces maritimes. À l’inverse, les unités amphibies sont peu pertinentes dans les combats navals, mais essentielles dès lors qu’il s’agit d’opérations de projection vers le littoral.

Cependant, certains besoins demeurent communs aux deux domaines d’action, notamment la nécessité de constituer une bulle de défense antiaérienne et de disposer de moyens aériens embarqués. Ces derniers reposent, pour les appareils à voilure fixe, essentiellement sur le Charles de Gaulle, mais ne s’y limitent pas pour les hélicoptères. Les appareils embarqués sur les frégates, majoritairement orientés vers la lutte anti-sous-marine, complètent ceux opérant depuis les PHA de la classe Mistral, véritables plateformes polyvalentes capables d’embarquer différents types d’aéronefs selon les besoins opérationnels.

Ainsi, dans un environnement saturé de drones, des hélicoptères d’attaque de type Tigre pourraient constituer un complément utile à la flotte, tandis que face à une menace sous-marine significative, un renforcement des moyens d’hélicoptères de lutte anti-sous-marine serait pertinent. Toutefois, certaines lacunes capacitaires limitent encore cette polyvalence. Ainsi, depuis le retrait du SS-12 en 1995, la Marine nationale a perdu la capacité de conduite d’opérations antinavires depuis hélicoptère. Cette capacité devrait être rétablie dans les années à venir avec le développement, en coopération avec le Royaume-Uni, du missile ANL (Anti-Navire Léger), destiné notamment aux H160M Guépard.

De même, la capacité de mouillage de mines depuis hélicoptère a été abandonnée avec le retrait des Westland en 2020, sans remplacement capacitaire prévu à ce jour, ce qui apparaît regrettable au regard de l’efficacité et du faible coût de ce type d’armement. Les mines présentent en effet un intérêt à la fois défensif et offensif, et leur mise en œuvre depuis des hélicoptères offre une mobilité et une discrétion permettant notamment de bloquer rapidement l’accès à un port ou à une zone maritime.

Cependant, si les PHA disposent de capacités de projection aérienne intéressantes, elles pourraient être renforcées par des évolutions permettant la mise en œuvre de drones à voilure fixe. Deux hypothèses, non exclusives, peuvent être envisagées. La première consiste à utiliser le pont plat pour déployer des drones kamikazes de type Shahed afin de conduire des frappes à bas coût vers la terre, saturer les défenses antiaériennes ou appuyer des munitions plus complexes en submergeant les systèmes de détection adverses. La seconde hypothèse, plus ambitieuse, consiste à permettre l’emploi de drones de combat lourds, à l’image du Kızılelma turc destiné aux porte-drones. Dassault Aviation développe déjà un appareil de ce type pour accompagner le Rafale F5 ; une version navalisée à décollage court constituerait un apport significatif pour la Marine nationale.

Toutefois, le développement de ces capacités se ferait au détriment de l’emport d’hélicoptères, les hangars des PHA n’étant pas extensibles. L’utilisation des futurs lance-roquettes multiples et missiles balistiques de l’armée de Terre depuis le pont d’envol, afin de transformer ces plateformes en vecteurs de frappe, constitue également une option envisageable à bas coût, pouvant servir tant pour des frappes terrestres que pour des frappes antinavires, bien que ces dernières soient probablement moins efficaces.

Au-delà de ces évolutions structurelles, l’armement des PHA devrait être renforcé pour leur autodéfense. Les mitrailleuses, canons de 20 mm et deux lanceurs Simbad apparaissent largement insuffisants. L’ajout d’un système vertical pour MICA VL, complété par deux tourelles RapidFire et des lanceurs modulaires polyvalents (LMP), constituerait une amélioration adaptée pour assurer la protection de ces unités majeures.

Plus généralement, l’ensemble des navires de combat de surface devrait voir son armement renforcé, notamment par l’ajout de lanceurs LMP, de systèmes RapidFire et par une augmentation du nombre de lanceurs verticaux autant que possible. L’équipement partiel de ces cellules en missiles MICA VL offrirait un panachage intéressant, permettant d’optimiser le traitement des différentes menaces en termes d’efficacité et de coût. Par ailleurs, des études visant à conditionner les MICA par deux dans les silos permettraient d’augmenter la capacité d’emport sans modifier le nombre de lanceurs.

Enfin, afin de renforcer les groupes navals de la Marine nationale, le développement d’un grand navire de combat capable d’emporter un nombre important de silos verticaux, aussi bien pour la frappe terrestre (missiles de croisière, voire balistiques) que pour la défense antiaérienne, apparaît indispensable pour faire face à des engagements de haute intensité. Deux options se dessinent alors : la première serait celle d’un grand croiseur, coûteux mais doté de capacités avancées de détection et de commandement grâce à de puissants radars, supérieurs à ceux des frégates de défense aérienne actuelles, rendus possibles par sa taille et ses capacités énergétiques.

La seconde option serait celle d’un arsenal ship, navire fortement armé mais doté d’un équipage réduit et dépourvu de capacités autonomes de détection et de désignation, dépendant du reste de la flotte. Ce bâtiment fonctionnerait comme un « auxiliaire armé », comparable à un écuyer apportant les lances au chevalier plutôt qu’à un combattant autonome. Cette option, plus novatrice, serait également la plus économique.

Enfin, le développement des nouvelles technologies ( lasers, micro-ondes, canons à accélération magnétique, drones de surface et sous-marins …) est indispensable pour permettre à la Marine nationale de rester durablement dans la course. À l’inverse, le dernier élément du triptyque devra privilégier des solutions plus rustiques et technologiquement sobres pour assurer la domination.

Le cobra, se délester de la chenille pour frapper en premier

Alors que l’Europe se réarme, cette dernière s’équipe majoritairement d’unités blindées lourdes, mettant l’accent sur des chars de combat principaux de plus de 60 tonnes et plus généralement sur des véhicules chenillés.

La France pourrait suivre cette dynamique, soit en acquérant sur étagère les équipements nécessaires, au prix d’une dépendance vis-à-vis de fournisseurs étrangers, notamment l’Allemagne ou la Corée du Sud, soit en développant ses propres systèmes. Cette seconde option présenterait toutefois un risque d’isolement industriel et commercial, ces équipements ayant des débouchés limités dans un secteur déjà largement dominé par ces deux acteurs majeurs.

Il existe cependant une autre option consistant à renverser la logique actuelle en abandonnant les brigades lourdes au profit de brigades légères entièrement à roue, centrées sur la mobilité stratégique et la réactivité, deux atouts déjà bien établis des forces françaises.

En faisant ce choix, la France n’apporterait pas à ses alliés une capacité déjà largement maîtrisée par ces derniers, mais une aptitude spécifique : celle de se déployer rapidement face à une menace émergente, afin soit de contrer des opérations hybrides de déstabilisation, auxquelles les forces russes ont recours, soit d’assurer la couverture de la mobilisation des unités lourdes européennes, lesquelles, de plus en plus dépendantes de réservistes et de conscrits, nécessitent des délais de mobilisation plus importants.

Dans ce schéma, les brigades françaises constitueraient des forces de première intervention aux côtés des unités des États frontaliers directement menacés. Grâce à leur mobilité, elles seraient en mesure de mener des actions de harcèlement et de guerre de retardement afin de ralentir une progression ennemie jusqu’à l’arrivée des renforts lourds, chargés ensuite de conduire la contre-offensive.

Ainsi, les forces françaises contribueraient à compenser la principale faiblesse de la posture de l’OTAN dans les pays baltes : le temps de réaction et le risque de paralysie politique face à un fait accompli. Mis en lumière par de nombreux wargames conduits par l’IISS, cette vulnérabilité conduit régulièrement les joueurs incarnant les forces de l’OTAN à être défaits, parfois sans affrontements majeurs.

Au-delà de cette mission dans la phase initiale d’un conflit, ces brigades ne seraient pas destinées à rester en première ligne, où elles seraient inadaptées face à des unités lourdement blindées dans un rôle offensif. Elles conserveraient néanmoins une utilité opérationnelle en second échelon, prêtes à exploiter une percée en s’enfonçant rapidement dans la profondeur du dispositif adverse, ou déployées sur des fronts secondaires moins adaptés aux forces lourdes, comme la frontière finlandaise, où elles pourraient menacer des objectifs stratégiques tels que Mourmansk.

Par ailleurs, une spécialisation accrue dans les capacités amphibies, généralement associées aux forces médianes voire légères, offrirait des options intéressantes à l’échelle de l’alliance européenne, tant sur le plan tactique que stratégique. On peut ainsi imaginer une opération amphibie au départ de la Nouvelle-Calédonie visant les îles Kouriles, en Extrême-Orient russe. Ces dernières, relativement peu défendues et éloignées des principaux centres logistiques russes, constitueraient une cible particulièrement pertinente.

Au-delà de leur valeur territoriale, ces îles possèdent une forte dimension symbolique et pourraient constituer un levier diplomatique important, notamment vis-à-vis d’un Japon en voie de réarmement et de plus en plus affirmé sur la scène internationale. Enfin, même en l’absence d’une telle opération, la simple capacité de la France à menacer l’Extrême-Orient russe obligerait cette dernière à y détourner des forces qui ne seraient donc pas engagées sur le théâtre européen.

Ce choix doctrinal majeur entraînerait de nombreuses évolutions dans l’organisation des unités françaises.

Le premier, sans doute le plus sensible, concerne le sort du char de bataille. Dans cette hypothèse, deux voies se dessinent. La première consisterait à le supprimer totalement, en compensant cette disparition par une augmentation du nombre de Jaguar et par le réarmement des VBCI au format « Philoctète », afin de densifier le niveau de puissance de feu en première ligne. Cette option serait la plus économique, mais elle impliquerait malgré tout une perte significative en matière de blindage et de puissance de feu directe au contact.

La seconde consisterait à développer, en s’appuyant sur les enseignements de la guerre en Ukraine, un système d’appui indirect reposant sur un châssis à huit roues armé d’un canon de 140 mm. Ce véhicule, relativement peu blindé mais équipé d’un système de protection active, viserait à fournir un appui-feu mobile aux unités d’assaut. Guidé à la fois par des drones d’observation et par les unités d’infanterie embarquées, il compenserait en partie la réduction du niveau de blindage liée à la

disparition des chars de combat principaux, tout en offrant une forte mobilité et une puissance de feu élevée pour un coût relativement contenu.

Ces deux solutions auraient également pour avantage d’unifier le parc de véhicules autour de la roue, ce qui entraînerait des gains financiers, tant sur le plan de la maintenance qu’en matière d’acquisition de pièces détachées. En effet, les véhicules à roues partagent de nombreuses pièces avec des modèles civils, réduisant ainsi les coûts d’acquisition et facilitant l’approvisionnement grâce à un vivier de pièces plus important. Cela augmenterait donc la disponibilité du matériel et, par conséquent, la capacité de réaction des unités françaises.

Cependant, afin de garantir une capacité de réponse suffisamment rapide, une dotation surnuméraire équivalente à 30 % du parc de véhicules semble constituer une sécurité indispensable. Elle permettrait ainsi à chaque régiment français de disposer de sa dotation complète à tout moment de l’année, malgré les opérations de maintenance et les inévitables casses survenant lors de l’entraînement.

L’augmentation de la puissance de feu pourrait être encore renforcée par une décision plus controversée : le remplacement des canons Caesar par des lance-roquettes multiples. Ces derniers, bien que plus coûteux que les systèmes d’artillerie tractés ou montés sur camion, offrent une puissance de feu nettement supérieure et nécessitent moins de munitions pour neutraliser une cible donnée, ce qui allège la charge logistique. Leur portée accrue permettrait en outre de réduire temporairement leur exposition aux drones FPV, qui causent aujourd’hui une part importante des pertes d’artillerie sur le théâtre ukrainien.

Si une telle solution devait s’avérer trop radicale, notamment pour des raisons industrielles liées à la capacité de production de roquettes, une alternative consisterait à renforcer la flotte de Caesar jusqu’à environ 200 unités, tout en leur adjoignant organiquement des VAB ARLAD, ou leur équivalent dans la version Scorpion sur Serval lorsqu’elle sera disponible. Cette évolution permettrait de mieux protéger les unités d’artillerie contre la menace des drones FPV, responsables presque totalement des destructions des CAESAR Ukrainiens.

La lutte anti-drones devra également être durcie dans l’ensemble des composantes des forces, des unités d’appui aux unités de mêlée, en passant par la logistique et les services. Ce renforcement repose sur deux dimensions complémentaires : la protection défensive et la protection offensive.

La première prend la forme de la dotation massive en fusils à pompe, grenades fumigènes et brouilleurs portatifs pour l’infanterie, ainsi que de brouilleurs, de cages de protection et de systèmes de protection active capables de traiter cette menace pour les véhicules. Elle inclut également le déploiement de véhicules spécialisés dans la lutte anti-drone.

Toutefois, cette dimension défensive ne saurait être suffisante sans la seconde, la protection offensive, visant à neutraliser les opérateurs de drones. Ces derniers constituant des spécialistes, donc par extension du personnel qualifié, ils sont relativement difficiles à former et à remplacer. La neutralisation d’une équipe de drone constitue ainsi une perte significative, difficilement compensable à court terme, leur destruction entraînant de facto la disparition de la menace sur une zone donnée, jusqu’à leur remplacement ou le redéploiement d’une unité voisine. Une campagne de neutralisation ciblée pourrait donc réduire sensiblement cette menace.

Afin de la rendre opérationnelle, cette approche doit s’appuyer sur deux composantes : une guerre électronique modernisée, orientée vers la détection et la traque des signaux de guidage des drones opérant via ondes radio, et, pour les drones filoguidés, le développement d’outils d’analyse d’images issues des drones eux-mêmes afin de remonter les câbles à fibre optique jusqu’à la position des opérateurs.

Une fois identifiés, ces derniers pourraient être neutralisés soit par des moyens d’artillerie, soit par des frappes aériennes, soit encore par l’infiltration d’unités spécialisées chargées de leur élimination.

À l’opposé, la dronisation des unités devrait également être largement renforcée, que ce soit par la création, au sein de chaque compagnie, d’une section de dronistes chargée de la mise en œuvre de drones légers d’attaque et de reconnaissance, ou au niveau des brigades avec des drones plus lourds. Ces derniers serviraient non seulement à effectuer des reconnaissances en profondeur, mais aussi à mener des frappes dans la profondeur immédiate du front.

Ces nouvelles composantes pourraient, au choix, être intégrées à un régiment d’artillerie ou constituer un nouveau régiment dédié. De la même façon, la présence de moyens antiaériens à courte portée (SHORAD), permettant de neutraliser des drones de taille moyenne, des hélicoptères, certaines munitions ainsi que des avions volant à basse altitude, devrait être organiquement assurée au sein de chaque brigade.

Les véhicules Serval dotés de canons de 30 mm et de missiles Mistral constituent un bon début, mais une version du Jaguar équipée d’un système RapidFire et de missiles Mistral 3 serait plus adaptée aux besoins de la première ligne.

Au-delà des unités de combat, les unités de soutien devront également être renforcées. La logistique devra se doter d’unités de protection, notamment antidrones, mais également de moyens de protection passive, tels que des brouilleurs et des filets de protection. Elle devra aussi multiplier ses capacités afin de compenser les pertes inévitables. La dronisation d’une partie des moyens de transport offrirait une souplesse appréciable à la logistique, en permettant de ravitailler les zones les plus exposées de manière plus discrète et sans risque humain.

Le génie devra lui aussi faire l’objet d’un remaniement majeur. Les moyens de bréchage devront être adaptés à des opérations foudroyantes, notamment par la multiplication des moyens de déminage explosif, tandis que les capacités de minage dynamique devront être réactivées. De même, les moyens de franchissement devront être adaptés à la guerre des drones, notamment grâce au déploiement de puissants moyens de production de fumée destinés à dissimuler les pontons.

La création de deux régiments du génie supplémentaires semble indispensable, autant pour absorber les pertes inévitables qu’entraîneraient ces missions à très haut risque que pour permettre une défense dynamique nécessitant ces unités afin

de miner certaines zones et de réaliser des fortifications spécifiques du terrain, comme des postes de commandement et des entrepôts enterrés ou encore des digues antichars.

Afin de compenser ces dépenses supplémentaires, la transformation des régiments parachutistes en unités purement aéromobiles, à l’exception d’un régiment d’assaut et d’un régiment du génie parachutiste, ainsi que des unités de forces spéciales, permettrait de réaliser des économies. Les régiments aéromobiles ainsi créés devraient être spécialisés dans les déploiements par A400M et constitueraient l’avant-garde des forces françaises, capables de rejoindre les pays frontaliers de la Russie en seulement quelques heures.

La suppression de la majorité des unités parachutistes ne représenterait pas une perte majeure. En effet, dans un conflit symétrique, ces unités se révèlent souvent peu utiles, à l’exception de rares opérations limitées, et leur emploi a fréquemment conduit à des échecs particulièrement coûteux en vies humaines.

Cependant, la fulgurance du COBRAS ne se limite pas au domaine du contact. La réponse fulgurante doit également prendre la forme de frappes dans la profondeur, permettant de déstabiliser le dispositif adverse et de l’affaiblir afin de faciliter l’action des unités de contact. Elle permettrait aussi de frapper le complexe militaro-industriel, voire l’ensemble de l’écosystème de l’ennemi en cas de conflit total, offrant ainsi un moyen de dissuasion et de représailles non nucléaires face à une campagne de bombardements visant le territoire européen ou national.

La production de ces feux reposerait sur trois composantes : les missiles balistiques terrestres, les drones kamikazes à longue portée ainsi que les missiles de croisière des forces aériennes et de la Marine nationale.

La création d’un missile balistique terrestre semble désormais actée et permettrait de disposer d’un moyen de frappe dans la très grande profondeur contre l’ennemi. Son coût le réserverait aux objectifs à haute valeur ajoutée, tandis que sa difficulté d’interception le rendrait particulièrement adapté aux zones lourdement défendues.

À l’inverse, les drones kamikazes à longue portée offriraient un vecteur low cost et facilement productible, permettant de frapper une grande variété de cibles tout en mettant sous pression la défense aérienne adverse.

Les missiles de croisière constituent quant à eux un intermédiaire flexible, dont la mise en œuvre par l’aviation offre une capacité de surprise non négligeable. Cette capacité gagnerait à être dotée de deux types de munitions : une gamme haute, hypersonique, correspondant au missile actuellement en développement avec les Britanniques, et une seconde version, plus low cost et moins apte à percer les défenses, permettant de traiter des cibles moins durcies et moins protégées, pour un coût plus limité.

Afin de faciliter ces frappes, les forces aériennes devront se doter au plus vite de capacités SEAD, permettant potentiellement, avec l’aide de drones spécialisés construits sur le modèle du Neuron, d’affaiblir les défenses aériennes adverses et d’améliorer la pénétration des feux dans la profondeur.

De plus, les forces aériennes devront être suffisamment puissantes pour, a minima, empêcher l’adversaire de dominer le ciel et d’apporter des feux aux troupes au sol. Cette mission nécessitera également de repousser les bombardiers russes au-delà de la portée des bombes planantes qu’ils utilisent actuellement pour frapper les lignes de fortification ukrainiennes.

Le développement d’un missile à très longue portée basé sur l’Aster 30 et pouvant être embarqué sur le Rafale offrirait une allonge permettant de détruire les bombardiers ennemis et leurs appareils de soutien, tels que les ravitailleurs et les systèmes de détection et de commandement aéroporté (AWACS), sans avoir à s’approcher du front ni des défenses aériennes adverses.

Au-delà de ces équipements, une augmentation de la dotation en avions, pour atteindre au minimum 250 Rafale, paraît indispensable afin d’occuper efficacement le ciel. La constitution de stocks de munitions va également de soi.

L’augmentation du nombre d’appareils en temps de paix permettrait également de former plus efficacement les pilotes, en offrant davantage de plateformes disponibles et en augmentant ainsi la valeur combative des forces aériennes en cas de conflit. La dotation d’un avion d’entraînement à faible coût, tant à l’achat qu’à l’utilisation, en remplacement de l’Alpha Jet et en complément du Pilatus PC-21, s’inscrirait dans la même logique.

Enfin, l’augmentation du nombre d’avions de transport et de ravitaillement, notamment les A400M et les A330 MRTT, est indispensable pour offrir la souplesse stratégique nécessaire aux armées françaises afin de se déployer rapidement partout sur le globe, en cohérence avec les concepts du COBRAS et du HÉRISSON. De plus, des kits pouvant s’intégrer aux A400M afin de leur permettre de lancer des missiles de croisière ou des drones de bombardement stratégique offriraient un surcroît de puissance de feu à moindre coût pour l’armée de l’Air et de l’Espace.

Conclusion

Les forces armées françaises arrivent à un tournant. Le monde entre de nouveau dans une période de conflictualité qui pousse à un réarmement global. Piégée par sa situation économique, la France ne peut suivre les investissements massifs consentis par de nombreux pays européens, ce qui conduit à remettre en question sa place de première armée d’Europe. Cependant, cela n’est pas une fatalité. En acceptant qu’avec les ressources disponibles, il n’est pas possible de disposer d’une armée complète et forte dans tous les domaines, et en se concentrant sur ses points forts, la France peut préserver son leadership dans les questions de sécurité conventionnelle. De plus, en jouant le rôle de primo-intervenant en cas de conflit européen, elle apparaîtrait comme un allié vital, renforçant ainsi sa position diplomatique en Europe. Cette position serait encore consolidée par le rôle joué par sa Marine dans la protection du commerce maritime européen, dans un contexte de dégradation de la sécurité maritime mondiale.

Toutefois, ce virage nécessitera des sacrifices et l’acceptation de renoncer à certains éléments prestigieux de nos armées. Cela sera rendu difficile non seulement par la sociologie des armées, toujours très réticente à abandonner une capacité, mais aussi par les conséquences que peuvent entraîner de tels choix. En effet, si une capacité peut être supprimée en quelques secondes, elle met des décennies à être reconstruite, rendant toute erreur doctrinale particulièrement lourde de conséquences.

Cependant toute évolution comporte des risques qui restent toujours moindres que la confortable stagnation.

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