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La Pologne, muraille européenne anti-drone ?

« La Pologne assume la responsabilité, les coûts, et l’organisation de la protection des frontières polonaises, européennes et de l’OTAN, mais nous ne pouvons et ne serons pas laissés de coté. »

Article publié le Mar 13, 2026
Aymeric Guillemin
Quatrième Année à Sciences Po Strasbourg
Pour citer ce baragouin :
Aymeric Guillemin, "La Pologne, muraille européenne anti-drone ? ", BARA think tank, publié le Mar 13, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/la-pologne-muraille-europeenne-anti-drone]

La Pologne annonce son nouveau programme SAN

Fin janvier 2026, la Pologne frappe un grand coup en annonçant la concrétisation de son  programme SAN, un projet de défenses anti-aériennes concentré sur les drones. Le Premier Ministre polonais Donald Tusk, et son ministre de la défense Władysław Kosiniak-Kamysz ont  conjointement annoncé la signature d’un contrat avec un consortium d’entreprises prêtent à s’investir pleinement dans la construction du projet le plus ambitieux jusqu’à maintenant de système anti-drone en Europe. Une annonce forte, mais peu surprenante en réalité, survenant dans un contexte d’agressions répétées en Europe, et tout particulièrement en Pologne.  

En effet, après le survol d’au moins une vingtaine de drones russes sur le territoire polonais en  septembre 2025, la réaction du pays semble des plus compréhensible. Elle s’inscrit de plus dans la volonté polonaise déjà énoncée de créer un « bouclier oriental », par le biais d’infrastructures avancées et d’une surveillance renforcée aux frontières avec la Biélorussie et l’enclave de Kaliningrad. Les incursions récentes démontrent que ce rempart que veut incarner la Pologne ne peut prendre vie sans la mise en place d’un programme anti-drone solide, d’où SAN. Le programme vient donc compléter une volonté politique préexistante, et s’ajoute aux autres programmes anti-aériens déjà opérants en Pologne : le programme Wisla avec les missiles américains Patriot à moyenne  portée, le programme Narew basé sur les missiles anti aériens britanniques à courte portée, et le  programme dit à très courte portée Pilica et Pilica +. D’après les informations révélées jusqu’alors, le projet sera réalisé conjointement par des entreprises polonaises et étrangères (tout particulièrement européennes), notamment PGZ, Advanced Protection Systems (deux entreprises polonaises) et la société norvégienne Kongsberg. Il devrait comprendre 18 batteries de systèmes anti-drones, 52 pelotons de tir, 18  pelotons de commandement et environ 700 véhicules. Un dispositif énorme donc, dont la valeur estimée avoisine les 3,6 Milliards d’euros, et dont l’objectif est clair : identifier, brouiller et abattre les drones adverses. Et ce sans avoir recours aux avions de chasse, comme cela avait été le cas en septembre dernier, qui nécessitent de la préparation et sont plus coûteux à déployer. Quant au financement du programme, il se fera en grande partie via SAFE (Security for Action For Europe), un dispositif de l’Union européenne mettant en avant l’industrie de défense du continent. Il permet effectivement aux États membres de bénéficier de fonds communs mobilisés par la Commission, si au moins 65% de leur projet provient de fournisseurs européens, comme c’est le cas pour SAN qui privilégie les partenaires voisins. En clair, un dispositif financier tout autant ambitieux que l’est SAN, et qui veut  symboliser la volonté de l’Union d’investir massivement dans sa défense, tout en envoyant un  symbole fort à la Russie dans un contexte d’accroissement des tensions avec l’Est.

La stratégie d’usure de la Russie  

Les incursions répétées en Europe apparaissent comme une manière pour la Russie de tester les réactions de l’OTAN, dans un contexte de détachement américain vis-à-vis des puissances européennes. De fait, Donald Trump ne cache pas sa volonté, énoncée à plusieurs reprises, de minimiser son soutien à l’Ukraine. Par ailleurs, puisque la Russie peine à progresser et semble s’enliser dans le conflit, face une Ukraine plus persistante que prévue, la stratégie d’annihilation et de prise rapide du territoire tant convoité est peu à peu abandonnée au profit d’une tactique d’usure. Tester les réactions des pays européens, mais aussi de l’OTAN lorsque ses alliés sont victimes d’incursions illégales, est une manière de voir les réponses qu’ils sont en mesure d’apporter. S’il peut s’agir d’une stratégie risquée car provocative, la Russie part du principe que ni les États-Unis, ni l’Europe ne veulent entrer en guerre directe, un scénario que Poutine a toutes les raisons de vouloir éviter également. Il tente alors une sorte de « tactique du salami », qui consiste à mener des petites actions de manière répétées (tranche par tranche), au lieu d’une action d’ampleur, afin de ne pas déclencher de réaction de la part des autres États, tout en atteignant le même objectif sur le long terme. Une stratégie que Poutine maîtrise, et utilise depuis bien longtemps : d’abord la Géorgie en 2008, puis la Crimée en 2014 et l’implication dans le conflit au Donbass depuis 2014 également. Toutes ces actions ont certes provoqué des réactions et des sanctions notamment économiques, mais aucune réponse militaire concrète, et ont ainsi permis à Poutine d’estimer la taille des tranches qu’il pouvait couper sans prendre trop de risques, le tout en  préparant la guerre en Ukraine, qui cette fois a provoqué des réactions importantes. On peut considérer que les incursions au drone fonctionnent de la même manière : en survolant  différents pays, la Russie n’attaque officiellement personne, mais commet des actions illégales, qui en elles-mêmes ne suffisent pas à déclencher une réaction violente (ce faisant Poutine évite par exemple le déclenchement de l’article 5 du traité de l’OTAN qui entraînerait une réponse automatique de tous les États membre). Toutefois, ensemble ces actions testent non seulement les  capacités de défenses anti-aériennes des Européens mais également l’unité de l’Union européenne et de l’OTAN, donc en somme la résistance que les deux entités vont opposer à Poutine. Autre  avantage non-négligeable pour la Russie : cette stratégie permet d’user les ressources des États  européens, qui s’évertuent à abattre les drones avec des missiles ou avions de chasse coûtant le  double voire le triple des drones envoyés par le Kremlin. La stratégie agressive de Poutine agit  donc à la fois comme un test de capacités et de volonté et un moyen d’éviter une confrontation  directe tout en exerçant une pression psychologique sur les gouvernements et les populations  en épuisant les ressources des occidentaux. Du moins ; jusqu’à « SAN »

La Pologne comme modèle pour l’Europe ?

En effet, la réponse de la Pologne a pour ambition de mettre fin aux pressions  psychologiques imposées par le Kremlin avec ses drones, et de rééquilibrer le rapport  économique en apportant une réponse adaptée aux drones. Une véritable muraille anti-aérienne  composée de radars, systèmes de brouillage, et roquettes de petit calibre permet de satisfaire  cette ambition, et de ne plus dépendre d’avions de chasse pour des intrusions qui s’avèrent  fréquentes. Tusk porte même en lui l’espoir de montrer qu’en plus d’une réponse technologique adaptée, l’Europe peut adopter une posture unie, suivant l’exemple de la Pologne en mettant en œuvre des défenses anti-drones dans tous les États concernés. Ce n’est pas pour rien que les  dirigeants polonais parlent de devenir un « modèle » pour l’OTAN en matière de lutte anti drone, incitant de ce fait les autres membres européens à faire de même. Pour sa propre sécurité ainsi que pour la crédibilité de l’UE et de l’alliance transatlantique, la Pologne est depuis longtemps déjà porteuse d’une volonté de renforcement des frontières et de mise au point des capacités techniques militaires du continent européen. Lorsque la question d’un « mur anti-drone » avait déjà été abordée au sein de l’Union européenne, peu après les incursions du mois de septembre, la Pologne montrait logiquement un enthousiasme conséquent. Or, bien qu’officiellement la défense anti-drone soit une des 4 priorités principales de la stratégie de défense européenne, certains États comme la France ou l’Allemagne se montrent plus réticents, émettant notamment des objections quant à la faisabilité d’un tel projet. Alors que ces deux pays sont parfois identifiés comme le « moteur de l’Europe », et malgré une politique de  défense allemande qui se veut de plus en plus à même de répondre aux défis militaires contemporains, c’est bien la Pologne qui semble la plus avancée dans le domaine. Avec près de  4,5% de son PIB dédié aux dépenses militaires, la plus grosse part de toute l’Union Européenne, rien de surprenant à ce que la Pologne endosse ce rôle. Le projet est toutefois soutenu par d’autres puissances européennes, la Finlande et les pays Baltes notamment. Les pays les plus impliqués dans la défense anti-drone sont de toute évidence les plus concernés par la menace qu’ils représentent, les pays baltes ayant été victimes d’incursions russes également. Cependant si l’Union  européenne dans son ensemble ne s’engage pas dans le projet, son efficacité ne peut être que  limitée, sans parler du symbole de dissension qu’un tel refus renvoie.  

Reste donc à savoir si l’Europe, et particulièrement son flanc oriental, sera capable à  court et long terme d’assurer sa sécurité. La volonté d’indépendance est clairement affichée par la Pologne, las d’attendre un accord commun avec ses voisins, mais on estime que le projet SAN ne sera que pleinement opérationnel d’ici à deux ans, un délai long, certes, mais qui de fait permet aussi à l’Europe, voire à l’OTAN de s’y rattacher ou d’établir un autre projet ensemble. Lors d'une conférence de presse organisée le 12 septembre 2025, après réunion des membres de l’OTAN suite à l’activation de l’article 4 par la Pologne, le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, et le commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), le général Alexus G. Grynkewich, ont annoncé conjointement la mise en place d'un nouveau programme d'activités militaires au sein de l'organisation baptisé « Eastern Sentry», visant à renforcer les capacités militaires de l'organisation en Europe de l'Est. Bien qu’un tel programme prévoit l’envoi de troupes sur le flanc est, et l’installation de défenses anti-aériennes, avec la réticence de certains européens et des États-Unis, reste à voir ce qu’il en sera réellement, et si l’Europe sera en mesure de répondre à la menace des drones avec la Pologne à l’avant-garde.

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