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Donald Trump, un « madman » ?

"I may do it. I may not do it. Nobody knows what I'm going to do" a déclaré Donald Trump à propos d’une éventuelle frappe américaine en Iran, lors d’un échange avec des journalistes à la Maison Blanche le 18 juin 2025.

Article publié le Mar 16, 2026
Aymeric Guillemin
Quatrième Année à Sciences Po Strasbourg
Pour citer ce baragouin :
Aymeric Guillemin, "Donald Trump, un « madman » ?", BARA think tank, publié le Mar 16, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/donald-trump-un-madman]

En octobre 2025, lorsqu’un journaliste du Wall Street Journal lui demandait s’il entendait déployer des forces militaires américaines pour défendre Taiwan si cela venait à être nécessaire, le Président américain répondait : “I wouldn’t have to, because he respects me and he knows I’m fucking crazy”, en parlant du Président chinois Xi Jinping. Une réponse qui en dit long sur l’image que Donald Trump veut que les gens aient de lui. En effet, ne vous êtes-vous jamais dit que les actions du Président américain étaient imprévisibles ? Voire, vous êtes-vous déjà demandé si Donald Trump n’était pas au final qu’un imbécile qui prenait des décisions déraisonnées ? Le monde semble se poser la question depuis qu’il est arrivé au pouvoir et qu’il redéfinit complètement les règles de la politique, nous tenant en haleine face à son agressivité politique couplée d’une imprévisibilité à toute épreuve. Mais comment expliquer cette imprévisibilité ? Trump est-il un ahuri qui n’y connait rien, n’a rien à faire là, et qui tente le tout pour le tout afin de ne pas passer pour un néophyte, ou bien un génie qui profite du fait que le monde ne semble pas capable de le comprendre et de l’anticiper pour faire avancer les choses ? Il n’arrive pas souvent que de telles questions se posent face à la politique d’un Président américain, mais justement, c’est un signe. Un signe du caractère disruptif de Donald Trump qui parvient à nous questionner sur ce qu’il passe réellement autour de nous. Que cela soit volontaire ou non, qu’il pense réellement être fou ou qu’il s’agisse purement d’une stratégie, on ne peut nier l’impact des nombreuses actions et déclarations impulsives du Président américain. Par ailleurs, il semble de fait incongru de le qualifier, comme certains théoriciens s’y attardent, de néophyte quand le personnage en est à sa 5ème année au pouvoir, pour autant peut-on parler d’une stratégie bien ficelée ? En clair, Donald Trump est-il un fou ou un génie machiavélien ?

L’irrationnel parmi les rationnels

Machiavel évoque déjà dans ses travaux comment les hommes politiques peuvent modeler leur image et la représentation que la population a d’eux à des fins de manipulation. Un leader politique se faisant passer pour un personnage irrationnel et imprévisible crée immédiatement un sentiment d’incertitude, que ce soit auprès de sa population ou de ses adversaires. Ainsi, la peur créée par la sensation d’être face à un être parfaitement illogique réduit l’opposant à une position de faiblesse, ne voulant pas prendre le risque de déclencher une réaction incontrôlable. En plus de masquer ses réelles intentions en les dissimulant derrière des actions qui semblent non maîtrisées, le « fou » gagne donc un avantage, un levier dans la négociation future, puisqu’il instille en son adversaire la peur d’une réaction violente.

C’est exactement qu’il ressort de la politique menée par Trump, à savoir celle d’un acteur irrationnel. Or, dans un ordre international qui se veut fondé sur le droit, des relations entre États encadrées par un cadre multilatéral durable, la tendance est à considérer les leaders comme des acteurs rationnels, respectueux du droit international et prudents dans leur déclaration. Dès lors, si Trump, lui, n’est pas rationnel, alors que les autres dirigeants des grandes puissances le sont, alors il remet en cause tout le fonctionnement du système international, ce qui crée des déséquilibres et inquiète les populations. Dans un système régi par la rationalité, un acteur « fou » inquiète, d’autant plus qu’il est à la tête d’une des nations les plus puissantes au monde et possède des moyens dévastateurs. Il est rare que la menace de la bombe nucléaire soit prise au sérieux, et bien que son pouvoir de dissuasion ne soit pas négligeable, il reste avant tout un symbole de puissance politique et technologique. Ce qui fait que notre planète n’ait pas encore été détruite sous le feu et l’horreur d’une telle arme est la rationalité des acteurs qui la possède. Quel chef d’État est assez inconsidéré pour lancer une bombe nucléaire sur un autre ? Après un calcul coût-avantage simple, en tant que bon homo-economicus, individu rationnel basant ses choix sur une balance reflétant les implications et conséquences de ses actes, il n’est pas difficile de se rendre compte que l’emploi d’une telle arme de destruction massive est déraisonné, entrainerait une escalade de violence, et mènerait à la destruction potentielle de toute vie sur terre. Un choix pas optimal donc, pour un acteur rationnel qui cherche à défendre ses intérêts, quels qu’ils soient. Les acteurs qui ne possèdent pas l’arme nucléaire voient la menace que celle-ci peut représenter de la même façon : tout le monde en a peur, mais personne ne croit réellement à son utilisation. C’est la conséquence du dilemme de sécurité auquel le monde est confronté. Mais comme personne n’écarte pleinement l’utilisation de l’arme, car son existence suffit à garantir cette potentialité, la présence d’un acteur irrationnel vient bouleverser l’ordre des choses. Que se passe-t-il, si, contrairement à tous les autres acteurs, l’un d’eux apparaît comme irrationnel, ne se pliant pas à la même logique qui semble animer les relations internationales depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, et qu’en est-il si de plus cet acteur n’est rien d’autre que le chef d’État le plus puissant au monde ? Alors, la menace de l’arme nucléaire devient sérieuse. Parce que si Donald Trump ne semble respecter aucunes des règles établies, dans les textes ou la coutume, alors comment s’assurer qu’il respectera le sentiment partagé que l’emploi de l’arme atomique est une folie ? Ce qui parait fou pour un acteur rationnel peut paraître rationnel pour un fou.C’est ainsi que la menace devient crédible, et que l’acteur au centre du jeu dispose maintenant des cartes nécessaires pour gagner la partie sans avoir à utiliser ses jokers, que seul lui possède car les autres acteurs se sont mis d’accord pour les retirer de leur jeu.

Un remake de la guerre du Vietnam ?

Les premières applications modernes de la « Madman theory » sont apparues avec la politique menée par le Président Nixon au cours de la guerre du Vietnam. Alors que les États-Unis s’enlisent dans un conflit qui perdure, que les morts de soldats américains ne cessent de se cumuler, et que l’opinion publique se soulève de plus en plus pour stopper les massacres, Nixon décide de changer de tactique. Dès 1969, alors qu’il vient d’être élu Président des États-Unis, notamment sur la promesse de mettre fin au conflit, il confie sa stratégie au chef de cabinet de la Maison Blanche H.R Haldeman : « I want the North Vietnamese to believe I’ve reached the point where I might do anything to stop the war. We’ll just slip the word to them that ‘for God’s sake, you know Nixon is obsessed abut Communism. We can’t restrain him when he’s angry, and he has his hand on the nuclear button’ ; and Ho Chi Minh himself will be in Paris in two days begging for peace »[1]. L’idée est donc simple : faire comprendre au Vietnam que Nixon est fou, capable de tout, et donc que le seul moyen de le faire reculer et d’éviter l’escalade est de faire des concessions. Nixon va plus loin : en octobre 1969, il fait décoller 18 bombardiers Boeing B-52, capables de transporter des armes nucléaires, et les fait survoler l’Alaska en direction de l’URSS. C’est l’opération « Giant Lance ». Évidemment, les B-52 sont détectés par l’URSS et le Vietnam, c’est l’objectif. Au travers de cette simulation d’attaque, Nixon veut faire peur, et montrer aux deux pays qu’il a les capacités techniques de les neutraliser, et n’hésitera pas à les utiliser. Il pousse ainsi la théorie du madman jusqu’à la limite, son arme principale étant la pression psychologique. Mais, malgré ses multiples déclarations et démonstrations de force, la stratégie de Nixon semble s’être soldée sur un échec. Personne au Vietnam n’a perçu la menace nucléaire comme un réel danger immédiat, ce qui n’a donc pas donné aux États-Unis un avantage stratégique dans les négociations. Difficile de dire si cela n’a pas marché parce que la menace n’était pas assez crédible et que les Vietnamiens ne sont pas tombés dans le panneau, ou alors parce qu’un fou ne peut impressionner un adversaire encore plus fou que lui. Toujours est-il que le résultat est clair. Si la stratégie du madman a donné quelques coups de chauds au monde, et particulièrement l’URSS, sur le long terme ses résultats sont modérés. Le Vietnam n’a pas reculé, bien au contraire, et la Guerre Froide ne s’est terminée que 20 ans plus tard, sans avoir besoin de menacer à nouveau l’utilisation de la bombe nucléaire. Nixon reste l’exemple principal de l’application de cette théorie en matière de politique internationale, une tactique qu’il a développée en s’inspirant d’Eisenhower, dont il était le Vice-Président. C’est la raison pour laquelle Trump est régulièrement comparé à Nixon vis-à-vis de sa politique extérieure.

Trump, un maître dans l’art du paraître

Alors que Nixon s’employait à passer pour un fou auprès d’un adversaire direct qui lui semblait invincible autrement, Trump semble abuser de cette méthode dans tous les rapports internationaux qu’il entretient, remettant en cause sa pertinence. La chercheuse américaine Roseanne McManus rappelle notamment qu’en plus d’obtenir généralement des résultats limités, la théorie du fou fait perdre de la crédibilité à son utilisateur. En effet, si le principe est de faire peur pour obtenir la paix, comment accorder la paix à quelqu’un que l’on considère comme incapable de raison ? Un tel comportement n’offre aucune garantie de respect de cette paix. Et c’est probablement une des raisons qui expliquent les conséquences négatives de la politique de Trump. Car, dans les faits, il n’a pas forcément fait avancer les choses grâce à la théorie du fou : la menace d’envahir le Groenland afin d’acquérir celui-ci rapidement n’a conduit qu’à un renforcement de la coopération européenne avec le Danemark, les menaces contre la Russie après les échecs des négociations n’ont pas changé la position de Poutine en Ukraine, la menace contre l’Iran ne lui ont pas permis d’obtenir l’accord favorable qu’il espérait, ce qui l’a conduit à mener une intervention militaire radicale. En soi, il semblerait que Trump ait surtout heurté sa crédibilité en abusant d’actions irréfléchies, affaiblissant sa légitimité auprès de ses alliés, et convainquant ses ennemis qu’il ne valait rien de discuter avec lui. Les conséquences sont considérables, pas seulement auprès de ses rivaux mais également de ses alliés, notamment les alliés économiques, subissant des va-et-vient permanents sur les droits de douanes depuis janvier 2025, remettant en cause la fiabilité d’un partenaire important. Sa relation avec les partenaires européens s’en retrouve particulièrement entachée, et la coopération au sein de l’OTAN semble être au plus bas. Ce qui, en somme, correspond à sa volonté, mais impacte durablement la position des États-Unis sur la scène internationale.  

Néanmoins, d’une certaine manière, il est impossible de nier la réussite de cette stratégie. L’impact est là, quoi qu’on dise, Donald Trump apparaît comme celui qui dicte la narration des événements mondiaux. Des actions chocs, imprévisibles, qui font peur sans pour autant inspirer de la crédibilité, mais qui au moins représentent une manière de faire croire que sa politique est efficace et déterminante. Il n’est pas nouveau de dire que Trump est du genre à vouloir imposer sa propre et unique version des choses, et être perçu comme un fou contribue à cette volonté. En somme, une continuité de la « Flood zone with shit » technique, mais remodelée avec une pointe de « fuck around and find out » et de « Never let them know your next move », le tout bien sûr en étendant continuellement la fenêtre d’Overton au travers de déclarations saugrenues, histoire de semer le doute et/ou masquer son incompétence et son incapacité à négocier. Si vous n’êtes pas capable de suivre les règles, tentez tout pour faire en sorte de créer de nouvelles règles. Ce qui n’est pas donné à tout le monde cela dit.

En effet, pour que la théorie du fou fonctionne, il faut que la menace soit crédible, donc qu’elle vienne d’un adversaire redoutable et surtout une stratégie construite. Une menace folle qui sort de nulle part ne fait pas aussi peur qu’une série d’actions répétées, toutes les plus étranges et imprévisibles les unes que les autres, qui exercent une pression psychologique constante sur les autres acteurs et les amènent à penser que le « fou » est bien capable de réaliser ce dont il menace. D’où l’opération « Giant Lance » de Nixon, et les nombreuses fulgurances politiques de Trump. Il est clair que d'autres Présidents américains comme Obama ou Biden auraient moins de succès en menaçant d’imposer des taxes sur le monde entier ou de s’emparer du Groenland de gré ou de force, car personne n’a la même image d’eux que Donald Trump. Il existe bien d’autres exemples dans lesquels la théorie du fou s’est avérée être un échec bien plus cuisant que dans le cas de Donald Trump. On peut penser notamment à la fois où Idi Amin, alors Président de l’Ouganda, déclare en 1976 qu’une grande partie du Kenya appartient en réalité à l’Ouganda. Face au désaccord des autorités kényanes, Amin tente de jouer les gros bras et menace d’annexer la partie Ouest du Kenya. Un chantage surprenant, d’autant plus que l’Ouganda ne semble alors pas en mesure de réaliser une telle action et de subir les conséquences d’un conflit direct. La menace ne sera donc pas réellement prise au sérieux, d’autant que la peur de la suspension des importations en provenance du Kenya, énoncée par le Président Kenyan Jomo Kenyatta, a suffit à faire reculer Idi Amin. Il n’est donc pas évident de tenter le tout pour le tout et de faire croire que l’on est capable de mener des actions d’ampleur, surtout sans construction préalable d’une réputation de madman.

L’intervention récente en Iran est à la fois un exemple d’échec de la théorie du fou, car le gain estimé dans les négociations n’a pas été suffisant pour que Trump obtienne ce qu’il veut sans recours à la force, mais elle démontre que le Président américain est capable et prêt à employer la force si nécessaire. Une démonstration de force qui peut de fait s’avérer utile pour les prochaines négociations dans lesquelles Trump voudra jouer la carte du fou, en soi un argument de plus qui prouve qu’il est prêt à tout. En résumé, si la théorie du fou ne marche pas, autant continuer d’agir comme un fou jusqu’à ce qu’elle finisse par marcher. Mais une telle solution s’apparente surtout à une stratégie de communication plutôt qu’à une nouvelle forme de diplomatie. D’autant plus qu’en ne se limitant pas seulement à une stratégie pour un ennemi direct ciblé, comme c’était le cas pendant la guerre froide avec Nixon et le Vietnam, la théorie du fou risque de finir par isoler les États-Unis sur le plan diplomatique, sans pour autant empêcher les rivaux stratégiques de prédire les actions du Président américain, qui semble oublier qu’inspirer le sentiment d’imprévisibilité chez l’ennemi est en soi bien différent d’être réellement imprévisible.

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