Comment "ne pas se laisser voler son élection par la Russie"?

Entretien avec Madame Dominique Waag, Ambassadrice de France en Moldavie

La Moldavie a réussi à faire face en septembre 2025 à une ingérence russe marquée lors de ses élections législatives. Quelles ont été les clés de ce succès? Entretien avec son Excellence Madame Dominique Waag, sur son parcours et les perspectives françaises en Moldavie.

Propos receuillis par Matthieu Gerbault
Entrevue publiée le Feb 17, 2026

Pouvez-vous décrire, si elle existe, la journée type d’une ambassadrice ? 

La journée d’une ambassadrice démarre généralement par une réunion avec l’équipe de la chancellerie  diplomatique et le service de presse, pour faire le point sur les derniers évènements dans le pays,  passer en revue les activités à venir, répartir le travail et prévoir la communication pour les jours qui  viennent. 

Puis les chefs de poste ont dans la journée des entretiens avec des acteurs locaux ou français de la  relation bilatérale. Ils se déplacent aussi souvent dans le pays pour rencontrer des personnalités à  l’échelon local et voir sur le terrain comment certains projets avancent. 

Les déjeuners sont aussi du temps à utiliser pour établir des relations de proximité et de confiance  avec nos interlocuteurs en les recevant à la française. 

Une ambassade rassemble des services attachés à différents ministères, donc le rôle d’animation et  de coordination de l’ensemble des services qui est celui de l’ambassadeur occupe aussi une partie de  son temps. 

Enfin, la journée peut se terminer par une réception pour la fête nationale d’un Etat représenté dans  le pays, ce qui est là aussi avant tout l’occasion d’échanger voire de faire de nouveaux contacts. 

On idéalise souvent le Quai d'Orsay et son fonctionnement. Quel a été le plus grand décalage entre  l'image que vous aviez du métier pendant vos études et la réalité que vous avez découverte lors de  votre premier poste ? 

La réalité en poste est que notre travail n’est pas confiné à de l’analyse politique, mais qu’il est très opérationnel et surtout très varié.  

Opérationnel, parce que nous organisons des visites officielles, nous travaillons sur des projets de  coopération très concrets, nous veillons à la sécurité des communautés françaises. Varié parce que  l’ambassade agit dans les domaines culturels, éducatifs, économiques, de la défense, etc. Je dirais  même qu’il y a plusieurs métiers dans la diplomatie française, car le ministère des affaires étrangères  pilote au sens large les relations extérieures de la France, ce qui passe aussi par les orientations  données à nos opérateurs de la coopération.  

Finalement, nous passons aussi beaucoup de temps sur le terrain : visites de chantiers d’une entreprise française ou des projets d’irrigation ou de reboisement de notre agence française de développement, d’écoles ou d’hôpitaux dont nous soutenons la réhabilitation énergétique, ONG et centres d’accueil  des réfugiés ukrainiens avec nos homologues internationaux et les agences de l’ONU.  

La diplomatie a longtemps été un univers très masculin. Quel regard portez-vous sur votre  expérience en tant que femme à ce haut niveau de responsabilité ? 

Vous avez raison et je crois bien avoir passé les vingt premières années de ma carrière dans un univers où l’encadrement était très rarement féminin, ce qui bien entendu n’aide pas à se projeter.  

Aujourd’hui, la situation a bien changé et tout un chacun considère comme normal et légitime qu’une  femme arrive à un poste de responsabilité. En interne, le ministère de l’Europe et des affaires  étrangères s’efforce d’arriver à un équilibre entre femmes et hommes dans l’encadrement supérieur,  qui n’existe pas encore, et met par exemple en place du mentorat pour les futurs femmes leaders.  L’idée est non seulement de révéler et d’utiliser au mieux toutes les compétences, mais aussi que la  fonction publique représente la société dans sa diversité, ce qui nous permettra de mieux appréhender  les enjeux et les solutions aux problèmes posés. Cet engagement est guidé par le Plan d’action en faveur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (2024-2026) et s’appuie sur un  réseau de 240 référentes et référents égalité. 

Cette exigence d’exemplarité en interne se prolonge naturellement dans l’action extérieure de la  France. Depuis 2019, la diplomatie féministe constitue en effet l’un des piliers de la politique étrangère  française, plaçant les droits des femmes et des filles au cœur de l’action internationale de la France,  qu’il s’agisse de paix et de sécurité, de climat, de développement ou de droits humains. Loin d’un  discours incantatoire, cette diplomatie a créé et met en œuvre des initiatives emblématiques. Parmi  elles figure le Fonds de soutien aux organisations féministes (FSOF), lancé en 2020, qui a déjà mobilisé  254 millions d’euros au bénéfice de plus de 1 400 organisations dans 75 pays. En 2024, la France a  également créé le Laboratoire pour les droits des femmes en ligne, première plateforme internationale  d’échange et d’incubation de projets visant à lutter contre les violences fondées sur le genre dans  l’environnement numérique. 

En quelques mots, quelles sont les priorités de la France en Moldavie ? 

Située entre l’Union européenne et l’Ukraine, la Moldavie occupe un emplacement stratégique. Ce pays est dirigé depuis 2021 par une majorité très pro-européenne, qui fait des réformes courageuses,  mais il est aussi touché de plein fouet par les conséquences de la guerre, notamment au plan  économique, énergétique, humanitaire et social. 

Dans ces conditions, le rôle de la France est d’appuyer la Moldavie dans ses réformes, afin de conforter  son orientation pro-européenne, soutenue par une majorité de la population. Cette politique vise à  assurer une plus grande stabilité et prospérité dans cette partie de l’Europe et à débarrasser la  Moldavie des ingérences illicites extérieures qui visent notamment à la détourner de son chemin  européen. Un des impacts concrets pour les Français sera de mieux lutter conjointement contre  certains fléaux qui nous préoccupent, comme le crime organisé ou le blanchiment d’argent. 

Le projet européen repose sur l’idée que nous sommes plus forts, plus prospères et plus en sécurité  ensemble. Par sa solidarité exemplaire avec l’Ukraine et les pays européens contre l’agression russe  de février 2022, la Moldavie a accueilli le Sommet de la CPE en juin 2023 qui a réuni plus de 50 Chefs  d’Etat et de Gouvernement à Chisinau, réaffirmant clairement son souhait de faire partie de la grande  famille européenne. La Moldavie est pleinement légitime à rejoindre l’UE une fois qu’elle aura adopté  l’Acquis communautaire et accompli les réformes nécessaires, notamment de son Etat de droit. 

Dans un monde où le multilatéralisme est remis en question, comment porter la voix de la France et  la faire entendre ? 

Notre voix porte naturellement, car la France est un partenaire fiable, attaché au dialogue, respectueux  de la souveraineté de chacun et actif dans les organisations internationales qui portent un système  reposant sur un certain nombre de valeurs. Aussi parce que nous sommes un grand pays avec des  entreprises désireuses de se projeter et parce que nous avons une armée moderne, alors que la guerre  en Ukraine nous amène tous à réfléchir différemment. Si nous observons une brutalisation des  relations internationales, comme l’a décrit le Ministre Jean-Noël Barrot, les puissances moyennes et les pays plus petits sont très attachés au respect des équilibres internationaux, contre toute forme d’impérialisme qui n’est pas sans rappeler le colonialisme, et la diplomatie française favorise justement le dialogue et les équilibres, notamment quand elle rappelle le droit international. 

Lors de la 31ème Conférence des Ambassadrices et Ambassadeurs, le Ministre a évoqué la guerre  d’informations comme nouvelle priorité diplomatique pour 2026. Comment vivez-vous ce nouveau  champ d’affrontement au quotidien ?

Au quotidien, cela signifie que l’ambassade analyse le système informationnel en Moldavie. Nous nous  informons des derniers développements sur le terrain et via les médias fiables, puis nous observons  quelles sont les tendances dans tous les médias et sur les réseaux sociaux. Ces derniers ont-ils un  fonctionnement transparent et démocratique, à la main des citoyens, ou observe-t-on que des fausses  nouvelles y circulent, en décalage avec les faits, et dans ce cas nous analysons le phénomène. Si de  fausses nouvelles circulent concernant la France et son action en Moldavie, la question de réagir  officiellement peut se poser. Toutefois, j’observe que les médias moldaves eux-mêmes, éventuellement leurs journalistes d’investigation, sont très forts pour débusquer et contrer les fausses nouvelles. 

L’autre action de l’ambassade au quotidien dans le champ informationnel est de produire de  l’information fiable sur nos positions diplomatiques, notre action constructive en matière de coopération avec les Moldaves et de valoriser les liens d’amitié qui unissent Français et Moldaves dans de nombreux domaines. 

Lors des élections législatives de septembre 2025, la Moldavie a réussi à faire face à de nombreuses  tentatives d’ingérence et de désinformation. Quelles ont été les clés de cette réussite et sont-elles applicables aux processus électoraux français de 2026 et 2027 ? 

C’est une excellente question et, en effet, la Moldavie a bien réussi à préserver son système  démocratique face aux ingérences russes. Le pays s’était préparé des mois à l’avance, en tirant les  leçons des précédents scrutins et tentatives d’interférences. 

Les administrations publiques étaient prêtes à agir rapidement et fermement, notamment le ministère  de l’intérieur et le système judiciaire. La police a documenté les infractions électorales, mené des perquisitions, sanctionné les pratiques de corruption électorale, notamment l’achat de votes, et appliqué la loi de manière visible, contribuant ainsi à un effet dissuasif. 

Parallèlement, l’État a investi dans des campagnes d’information et de sensibilisation, afin d’alerter les  citoyens sur les mécanismes de manipulation et de désinformation. Cette action publique a été  renforcée par l’engagement actif de la société civile et de médias indépendants et crédibles, qui ont  mené des enquêtes approfondies et mis en lumière l’ampleur des opérations de désinformation,  notamment la diffusion massive de fausses informations. 

Un autre élément clé a été l’existence d’un large consensus au sein de la société moldave autour d’un objectif commun : ne pas se laisser voler son élection par la Russie. Cette unité, combinée à la réactivité  des institutions et à la vigilance des médias et de la société civile, a permis de contenir efficacement  les tentatives d’ingérence. 

Il y a beaucoup de leçons à tirer de tout cela pour la France, aussi bien pour nos institutions que pour  nos concitoyens, qui doivent être sans illusions sur le rôle que joue la Russie. 

Le ou la diplomate de 2030 devra-t-il/elle avoir des compétences différentes de celui ou celle de  2000, notamment vis-à-vis des nouveaux enjeux que sont le climat ou la cyber-diplomatie ? 

Les compétences essentielles du diplomate sont la finesse d’analyse, la capacité à comprendre l’autre,  ce qui implique un bon sens relationnel, et, finalement, la capacité à négocier pour trouver des  compromis qui satisfassent les intérêts des deux parties et préservent la paix. Ceci restera une  constante du métier diplomatique. Cela étant, comme je l’indiquais, nos métiers sont en réalité très  variés et font appel à des compétences et des savoirs également très divers. Si les diplomates restent  des généralistes de la politique internationale et des praticiens de la négociation, on attend d’eux qu’ils  aient des connaissances larges et ils se spécialisent souvent sur certaines zones géographiques, sur 

certains métiers ou certaines compétences. Il faut rappeler ici que le travail en ambassade est un travail d’équipe, et même interministériel, chacun apportant ses propres savoirs et compétences à l’appui du  travail du chef de poste, afin de le conseiller sur les actions à entreprendre. 

Si vous deviez donner un seul conseil à un étudiant voulant se lancer dans une carrière diplomatique,  quel serait-il ? 

J’aurais bien une multitude de conseils à donner, notamment de beaucoup lire pour acquérir une solide culture générale, et de se montrer curieux, adaptable et à l’écoute, mais s’il ne doit en rester  qu’un seul, je dirais que s’investir dans l’apprentissage d’une langue rare, ou ‘orientale’ selon le  qualificatif que nous utilisons au ministère, peut être un atout pour faire la différence lors des concours  qui sont très sélectifs. La connaissance de langues étrangères, même au temps de l’IA, est un avantage  inestimable non seulement pour la compréhension d’un pays, mais aussi pour mieux faire passer nos  messages.