Comment intégrer l’Europe à la dissuasion nucléaire française?

Entretien avec Etienne Marcuz, analyste et chercheur associé à la FRS

Le Président de la République doit prochainement livrer un discours très attendu par nos alliés européens sur l'état de la dissuasion nucléaire française. Que faut-il en espérer? Entretien avec Étienne Marcuz, chercheur associé à la FRS.

Propos receuillis par Matthieu Gerbault
Entrevue publiée le Feb 25, 2026

Au vu de la fin du traité NEW START il y a quelques jours, des discussions très actives en Europe sur l’extension des capacités de dissuasion françaises à des partenaires européens et des tensions entre pays détenteurs de la bombe (Pakistan-Inde, Israël-Iran, Chine-USA), est-on selon vous en train d’entrer dans une nouvelle ère de la prolifération nucléaire à l’échelle mondiale ?

C'est un peu tôt pour le dire, je pense. Ça dépend beaucoup du comportement des États-Unis à moyen terme. Pour l'instant, il y a un attentisme général. Tout dépend de la possibilité d’un réel désengagement américain, mais aussi des midterms (en novembre 2026; ndlr). Une grosse vague démocrate pourrait inciter à l’attentisme en Europe. Toutefois, le changement d’époque est clair : on est passé des années 2000-2010, centrées sur la lutte contre le terrorisme et la contre les insurrections à une époque des années 2020 (même si elle commence un peu avant, avec l’invasion de la Crimée en 2014) avec un retour des conflits entre États. On l’a vu, comme vous l’avez cité, entre l’Iran et Israël et entre l’Inde et le Pakistan, même si ces régions ont toujours été sensibles. Mais il est vrai que le conflit (entre l’Inde et le Pakistan) de 2025 a été particulièrement violent, donnant des sueurs froides à pas mal de monde. Là encore, ça va beaucoup dépendre de ce qui se passe dans l’espace indo-Pacifique. On aurait pu croire que le président Trump, plutôt vocal sur la Chine durant sa campagne, soit plus véhément. Finalement, ce n’est plus un de ses gros sujets de préoccupation. Il n’est pas impossible qu’il y ait une sorte de statu quo, en tout cas pour les quelques années à venir. On est un peu dans une situation entre deux ères plus qu’un bouleversement majeur. Il faudra attendre encore deux ou trois ans avant de pouvoir déterminer un éventuel regain de la prolifération nucléaire. Mais il est clair qu’il y a eu un changement d’époque entre 2010 et 2020.

Selon vous, quel comportement doivent adopter les démocraties, nucléaires ou non, face au regain de compétition nucléaire, et comment peuvent-elles impliquer et informer leurs citoyens à propos de ces enjeux ?

Déjà, c’est intéressant de citer les États-Unis et Israël comme démocraties, car dans ces deux pays les présidents actuels ont des dérives autoritaires. Il faut aussi préciser qu’Israël n’a jamais officiellement reconnu posséder la bombe. Il n’y a pas de débat public en Israël sur la bombe. C’est un non-dit, même si tout le monde sait qu’ils la possèdent. Par contre oui, cela concerne plutôt des pays comme les États-Unis mais aussi l’Europe de manière générale, où il y a eu une sorte de chape de plomb sur la dissuasion, des années post-guerre froide jusqu’à très récemment. Du côté des pays non-dotés, la fin de la guerre froide représentait la fin des conflits entre États voire la fin de l’Histoire. Beaucoup voyaient alors la bombe comme quelque chose d’anachronique. On le voyait dans les discussions au sein de l’OTAN à l’époque, où la question était de savoir comment se débarrasser des bombes américaines présentes sur le sol européen. Il y a eu de nombreux débats sur cette question, notamment en Allemagne, qui ont beaucoup évolué depuis l’invasion de la Crimée. En France, il y a aussi eu une volonté de sanctuariser les budgets de la dissuasion, face à cette tentation des populations et de certaines personnalités politiques de sacrifier la dissuasion pour des raisons économiques. On se demandait: « À quoi bon avoir la dissuasion pour les opérations de maintien de la paix et pour lutter contre le terrorisme » ? Elle n’était pas vue comme nécessaire, comme l’illustrent les débats en France au début des années 2000 sur la nécessité de la composante aéroportée.

Il y a donc eu un mouvement de repli de la communauté nucléaire au sein d'un très petit cercle pour garder les questions nucléaires à l'écart de tout pour sanctuariser le format actuel. Et ça a été un problème, comme l’a illustré l'invasion de l'Ukraine en 2022. La Russie a commencé à beaucoup parler de nucléaire, pas tant par le biais des officiels mais plutôt des commentateurs TV et des personnes du second cercle. On a commencé à avoir beaucoup de commentaires sur la capacité de la Russie à rayer la France de la carte avec un seul missile. On a vu la population française se poser beaucoup de questions. Moi, j’ai personnellement eu plusieurs amis qui me demandaient « Mais est-ce que c'est vrai ? Est-ce que la Russie peut détruire la France ? », etc. C’est d'ailleurs ce qui m'a incité à prendre la parole publiquement, pour contrebalancer ce discours russe. En France, le discours sur le nucléaire est très verrouillé : seul le président de la République au niveau officiel peut vraiment s’exprimer sur ces questions-là. Il y avait donc un vrai gap entre le discours russe très offensif et la position française très attentiste. C’est pour ces raisons qu’avec Héloïse Fayet (chercheuse au Centre des études de sécurité de l'Ifri et responsable du programme de recherche Dissuasion et prolifération; ndlr), nous avions à coeur d’expliquer à la population française que non, si la Russie nous attaquait, ça serait plutôt la fin de la Russie que l’inverse. Il y a vraiment un énorme travail de pédagogie à faire pour réexpliquer aux populations des démocraties ce qu’est la dissuasion, comment ça fonctionne, ce que ça peut et ne peut pas faire. Pour avoir participé à plusieurs conférences européennes, on a tendance à recevoir beaucoup de questions sur ces sujets-là. Nos voisins ne comprennent pas comment marche la dissuasion française ou ont tendance à vouloir copier le modèle américain, qui n’est pas du tout adapté à l’Europe.

Un article récent du WSJ sur l’exercice Hedgehog 2025 de mai dernier, impliquant 16 000 troupes de 12 pays membres de l’OTAN, a démontré que les USA et l’Europe ne sont pas préparés au nouveau type de guerre qui a lieu en ce moment en Ukraine, notamment en matière de drones. Selon vous, va-t-on observer la naissance des armes nucléaires tactiques, c'est-à-dire des bombes nucléaires à puissance réduite visant des cibles précises sur le champ de bataille ? Quel rôle la dissuasion nucléaire peut-elle jouer dans ce genre de scénario ?

C'est une question très complexe. La volonté de calquer le modèle américain pose notamment la problématique des armes nucléaires tactiques ou stratégiques. L’enjeu est important, parce que les armes nucléaires sont vues en Europe comme une manière de répondre à une coercition russe, notamment d'une utilisation limitée. Ce qui est beaucoup reproché aux doctrines françaises et britanniques, c'est de ne pas avoir la flexibilité nécessaire pour répondre à une utilisation limitée de la part de la Russie. C’est un non-sens à mon avis. Comme l’a souligné le président Macron à Munich (pendant la Conférence sur la sécurité, du 13 au 15 février 2026; ndlr), l’architecture de sécurité européenne est un héritage de la guerre froide. On envisageait clairement à cette époque les combats nucléaires, car ils auraient eu lieu sur le sol européen, que ce soit côté OTAN ou côté pacte de Varsovie. Les deux puissances auraient été largement préservées de cette phase de combats nucléaires, sans détonations sur leurs sols respectifs. C’était clairement au désavantage des européens; certains scénarios mentionnaient des centaines d'explosions sur le territoire allemand, par exemple. Vouloir répliquer ce modèle-là, ce n’est pas du tout dans notre intérêt. Il faut trouver d’autres moyens de dissuader la Russie d’utiliser des armes nucléaires appelées non stratégiques ou tactiques sur le champ de bataille, dont l’idée est de sidérer l’adversaire par l’utilisation d’une arme tactique. Les gens ont tendance à fantasmer sur les armes nucléaires, alors qu’au final, l’utilisation d’une arme tactique, qu’elle soit de faible ou de moyenne puissance, n’aurait pas un effet dramatique. Répondre de manière équivalente face à la Russie n’aurait pas d’intérêt tactique particulier, et crée de surcroît un engrenage. La Russie est bien plus prête à s’engager sur un conflit nucléaire sur la durée que n’est l’Europe, du fait de sa taille, de sa faible densité humaine et de son régime politique autoritaire voire dictatorial. L’impact de l’opinion publique sur le pouvoir en Russie est bien plus faible qu’en Europe. C’est pour ces raisons que nous sommes plusieurs chercheurs à proposer une nouvelle architecture qui propose de se baser sur d’autres moyens d’infliger à la Russie des dégâts stratégiques, voire systémiques, par des moyens conventionnels et pas uniquement nucléaires. Les armes nucléaires étaient pratiques à l’époque car on n’avait pas la précision nécessaire pour frapper certaines cibles. Aujourd’hui, on est capable de viser des cibles avec une précision quasi-métrique à plusieurs milliers de kilomètres de distance. On l’a vu, les Ukrainiens, avec des drones qui ne coûtent que quelques milliers d’euros, sont capables de neutraliser des infrastructures clés, comme une raffinerie. Il faut maintenant se poser la question suivante : sommes-nous obligés de recourir à l’arme nucléaire alors que nous pouvons infliger des dégâts de manière massive et systématique d’une autre manière ? Là où par le passé nous avions besoin d’armes nucléaires, on peut désormais menacer la Russie de dommages colossaux sans franchir le seuil nucléaire. Plutôt que de vouloir répliquer le TIT for TAT, c’est-à-dire une escalade par symétrie, ce qui est stupide, il faut déplacer le combat autre part. Ce que craint la Russie, c’est de perdre son potentiel militaro-industriel, pas de perdre des troupes sur le terrain.

On sait que le président de la République doit prononcer un discours le 27 février prochain à Brest à propos de la doctrine nucléaire française. Que doit-on attendre de ce discours ?

C'est assez dur à dire, même si le président de la République a donné quelques premiers éléments. Avant toute chose, faut bien dire qu'il y a une énorme attente de la part de nos alliés. Pas tous, certains ne voient pas forcément d'un bon oeil cette prise de position de la France. C'est pour cette raison que le président a parlé de quelques États, notamment l'Allemagne, la Suède et la Pologne. Je pense aussi qu’il y a beaucoup de pays qui n’osent pas se prononcer, mais qui attendent le discours avec impatience. Pareil du côté russe, il y a une attente mais d’un point de vue négatif, où ils se demandent ce qu’il va se passer et jusqu'où l'Europe est prête à aller. Sachant que, là encore, la Russie considère la dissuasion française comme crédible.

Concernant le discours, je ne pense pas qu’on puisse s’attendre à un bouleversement doctrinal majeur, dans le sens où on ne va pas tenter de répliquer le modèle américain. On verra plutôt une adaptation de notre doctrine, qui est déjà en fait assez flexible. J’insiste pour dire qu’on a déjà quasiment tout ce qu’il faut pour défendre l’Europe, si on met tout en cohérence. De ce qu’on peut comprendre des premiers éléments fournis par Macron à Munich, c’est vraiment vers ça qu’on se dirige, c'est-à-dire une reformulation de la doctrine française plutôt qu’un changement radical. Il s’agit de clarifier certains points, par exemple la dimension européenne des intérêts vitaux, sans pour autant lever la sacro-sainte ambiguïté stratégique. Ce que je suggère par exemple, c’est la clarification du tir d’avertissement. La doctrine française, dans son état actuel, promet des représailles massives en cas d’atteinte à nos intérêts vitaux. Mais avant cela, on procède à un tir d’avertissement. Certains parlaient d'ultime avertissement, mais on a aujourd’hui perdu ce qualificatif pour parler plutôt de tir d'avertissement unique et non renouvelable. Il y a une incompréhension de nos alliés sur ce qu’est le tir d'avertissement. Il permet certaines choses, notamment une réponse plus flexible. Je propose par exemple de retourner à la formulation de 1994, dans laquelle on disait que le tir d’avertissement est une série de frappes limitées contre des objectifs militaires. Aujourd’hui, nos partenaires européens ne comprennent pas ce qu’il représente. Ils pensent qu’on va faire un tir unique dans le désert, sans conséquences majeures. Il faut faire comprendre à nos alliés qu’on peut faire des choses avec notre arsenal nucléaire sans rentrer dans l’extrême opposé, c'est-à-dire la version américaine où on va chercher à neutraliser l’ensemble des forces ennemies avec nos propres armes. Nous désirons un entre-deux: faire une série de frappes très limitées, pour ensuite passer à des représailles massives. Il faut cependant attendre comment le Président va articuler tout ça dans son discours.

Ce qui est également attendu est la perte de la notion de dissuasion nucléaire, pour passer à un modèle de dissuasion intégrée. Ce modèle permet un continuum de dissuasion, et d’utiliser l’ensemble de nos moyens (missiles balistiques conventionnels, attaques cyber) pour dissuader toute attaque contre la France.

Comment équilibrer la dimension floue des “intérêts vitaux” de la France (qui comprennent une dimension européenne dans une certaine mesure) et une “dissuasion élargie” aux partenaires européens sans créer de tripwire pour nos ennemis ?

C’est effectivement un gros sujet. La déclaration de Northwood de juillet 2025 donne quelques premiers éléments, car elle déclare que ni la France ni le Royaume-Uni n’envisagent un scénario dans lequel les intérêts vitaux d’un pays seraient attaqués sans que les intérêts vitaux de l’autre pays le soient également. Je ne sais pas si on peut se permettre ce même genre de déclaration à l'échelle européenne. Les tensions en Europe se concentrent principalement dans la région des pays baltes. On peut craindre que, dans l’éventualité d’une invasion des pays baltes par la Russie, une déclaration incluant ces derniers dans les intérêts vitaux de la France nous oblige à engager la dissuasion.

C’est pour cette raison qu’il faut avoir une vision plus globale de la dissuasion et non uniquement nucléaire. Il faut pouvoir empêcher un fait accompli, c'est-à-dire la Russie de s’emparer des territoires estoniens, lettons et lituaniens en une fois. Il faut pouvoir tenir la ligne de front pour empêcher une percée, pour ensuite engager d’autres moyens nucléaires (notamment les moyens de frappe dans la profondeur) pour infliger des dégâts systémiques à la Russie. Il faut pouvoir contrôler l’escalade avec nos propres moyens, ce qui nécessite une approche globale afin de rester crédibles. C’est tout le problème de la dissuasion élargie. C’est pour ça qu’il ne fait pas que la dissuasion soit uniquement nucléaire, ce qui rend le dilemme trop complexe.

Vous évoquez dans un tweet la possibilité d’augmenter le stock de têtes nucléaires françaises, aujourd’hui limité à moins de 300. Comment défendre cette mesure dans un contexte budgétaire tendu ? Peut-on envisager un partage des coûts de recherche, de développement, de fabrication avec les partenaires européens qui le souhaitent ? Comment cet élargissement peut-il être envisagé alors que la France est partie au Traité de non-prolifération (TNP) depuis 1992, traité qui engage la France à ne pas partager d’armes nucléaires aux États qui n’en disposent pas déjà et qui encourage l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire ?

À propos du partage des coûts, c’est un no go total. Faire financer la capacité nucléaire par des États tiers leur donnerait de facto un droit de regard sur ce que la France fait ou non. Il faudrait plutôt adopter une approche à l’américaine, où les financements de la dissuasion pure sont nationaux, là où les capacités de soutien peuvent être financées par l’achat, par exemple, d’avions F-35. En fait, le F-35 est un des porteurs de l’arme nucléaire américaine en Europe, donc son financement aide indirectement les États dans leur dissuasion. Du côté européen, on peut penser au Système de combat aérien du futur (SCAF) qui aurait une capacité nucléaire et aéronavale. C’est là où les Européens peuvent se partager la tâche : la France se concentre sur la partie nucléaire et les alliés européens peuvent se concentrer sur la capacité de vectorisation. C’est plus réaliste qu’un simple partage des coûts, que la France refusera de toute manière.

Augmenter le stock n’aurait pas un coût significatif, car on parle de quelques dizaines de têtes nucléaires. Il ne faut pas dire que c’est peu, mais ce n’est pas une modification majeure de l’arsenal, car la matière est déjà là. On peut plutôt évoquer un ajustement. Ça peut devenir un changement majeur si on décide par exemple de former un troisième escadron des forces aériennes stratégiques, ce qui représenterait une vingtaine de chasseurs Rafale en plus.

Pour ce qui est du TNP, ce n’est pas ma spécialité. Mais de ce que j’en comprends, on ne violerait pas la lettre du traité mais on en violerait l’esprit. C’est-à-dire que les pays dotés, s’étant engagés à diminuer leurs armements, violeraient le traité s’ils augmentent leurs stocks. Mais le Royaume-Uni l’a fait, les États-Unis le font déjà plus ou moins, même si ce n’est pas un bon argument. Je pense que le contexte géopolitique nous incite à le faire. Mais il ne faut pas le faire parce que les autres le font, mais il faut répondre à un réel besoin: amélioration des défenses adverses, augmentation de la crédibilité du tir d’avertissement, rassurance de nos alliés.

Est-ce que vous échangez avec vos collègues chercheurs européens sur ces sujets, et si oui quel est leur ressenti ?

Il y a une énorme attente, mais aussi une incompréhension sur ce que la France est capable de faire ou non. Il y a aussi un sentiment de frustration que la France ait raison. Nos alliés s’interrogent d’un côté sur la manière dont nous pouvons les protéger, et de l’autre sur la manière dont nous voulons leur imposer notre vision stratégique. Je pense que ça vient d’abord d’un manque de pédagogie, il faut être patient.

Je m’en suis particulièrement rendu compte la semaine dernière lors d’un déplacement à Londres. Nous avons rencontré du personnel de l’ambassade et des parlementaires. Lorsque l’un d’eux a pris la parole, on s’est rendu compte avec mes collègues chercheurs qu’il ne comprenait pas ce qu’était la dissuasion française, alors que c’est quelqu’un qui était censé connaître le sujet un minimum. Donc je pense que la France n’a pas assez fait de pédagogie sur ces sujets. Il y a une prise de conscience sur ces sujets-là, et c’est notamment aux think tank d’y participer et de faire vivre le débat.

Dans notre monde dominé par les sources d’informations multiples, les bots et les influences externes, comment lutter contre la désinformation en tant que chercheur ?

D’abord, j’ai une position particulière du fait que je ne suis pas chercheur à plein-temps. Ensuite, j’ai travaillé au ministère des Armées pendant six ans. C’est un positionnement particulier, car j’ai connu les dessous des deux côtés, ce qui me permet de mieux appréhender les informations qui me parviennent. Un passage dans la diplomatie ou au ministère des Armées est un énorme avantage parce que c’est quelque chose qui, notamment pour vous les étudiants, permet de savoir ce qui est crédible ou pas. On a une plus grande facilité à déconstruire certains mythes qu’on peut avoir sur le fonctionnement des institutions. Sur les aspects nucléaires, on a tendance à exagérer beaucoup de choses, car c’est une arme exceptionnelle. C’est très important, à mon sens, d’avoir des formations spécifiques dans la

fonction publique pour avoir un éclairage nouveau. Mais il est aussi important de savoir en sortir pour contribuer au débat public. La dissuasion est longtemps restée un sujet cloisonné à un cercle restreint d’experts et de diplomates. C’est pourquoi on a besoin que certaines personnes fassent un « pas de côté » tout en ayant conscience de faire très attention à ce qu’elles disent. C’est très important selon moi d’avoir cette bascule pour apporter un éclairage plus précis sur ce qu’est la dissuasion nucléaire française au sens large.

Quelle est la meilleure manière de communiquer et d’informer à propos des enjeux nucléaires ? Via des interventions médiatiques, des notes et des articles ?

Je pense qu’il y a différents niveaux auxquels il faut s’adresser. D’abord, la population, car il y a une grosse crainte sur le nucléaire, et à juste titre parfois. L’arme nucléaire n’est pas quelque chose d’anodin. Il faut faire preuve de pédagogie pour expliquer ce qu’est l’arme nucléaire, pourquoi c’est une arme exceptionnelle, pourquoi il ne faut pas être tétanisé par son existence, expliquer ce qu’est la dissuasion, etc. Il faut expliquer que oui, la Russie peut anéantir une grosse partie de la France. Mais il faut ensuite expliquer pourquoi c’est très peu probable qu’elle le fasse. Cela passe par des interventions dans les médias, parce que des gens lambdas vont très rarement lire une note explicative de la FRS. Par contre, participer à des émissions comme le journal de France 2, « C’est à vous », « Le dessous des images », ou LCI, c’est très utile. C’est toujours un exercice très frustrant, et j’ai personnellement de plus en plus de mal à participer aux plateaux TV parce qu’on ne dispose pas d’assez de temps pour expliquer son point de vue sur ces sujets si complexes.

Le deuxième niveau englobe les relais d’influence, les journalistes, les autres chercheurs un peu moins spécialisés. Il faut alors passer par la rédaction de notes et d’articles plus poussés, sans pour autant tomber dans le « trop plein » technique. C’est là où je focalise mon effort. J’essaie d’expliquer des thématiques très techniques aux décideurs politiques et militaires, qui sans être des experts sur ces sujets, ont déjà des notions. Je fais aussi des interventions plus spécialisées dans des séminaires ou des réunions qui réunissent des acteurs sur ces thématiques, comme par exemple à l’IHEDN ou dans des écoles. On peut prendre l’exemple du terme de « partage » de la dissuasion, qui a beaucoup été repris dans les médias. Nous avons alors, avec mes collègues chercheurs dont Héloïse Fayet, entrepris d’expliquer que ce n’est pas un partage de la dissuasion, qu’il ne faut pas utiliser ce mot-là car il n’a jamais été utilisé par les officiels français, pour une bonne raison. Grâce à cet effort, le mot « partage » a été banni par tous les médias sérieux. On utilise désormais plutôt le mot « extension ».

Le troisième niveau est le niveau des experts. Je ne me considère pas comme expert en dissuasion nucléaire, car c’est un sujet très vaste qui regroupe des disciplines variées comme la physique nucléaire, la balistique, les systèmes d’information, la télécommunication, etc. Je m’appuie plutôt sur les experts très techniques pour ensuite servir de relais aux autres niveaux.

Étienne Marcuz est chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et analyste senior sur les armements stratégiques, les questions de dissuasion et de défense antimissile.

Il est diplômé de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en tant qu’officier sur titre (2014) et a obtenu un diplôme d’ingénieur auprès de l’Institut supérieur d’électronique et du numérique (ISEN) de Lille en 2011. Il a ensuite travaillé au sein du ministère des Armées de 2016 à 2022 en tant que civil de la Défense dans le domaine des armements stratégiques. Il était auparavant l’adjoint de l’attaché spatial du CNES à l’ambassade de France aux États-Unis de 2011 à 2012. Il est également membre du Réseau nucléaire et stratégie – Nouvelle génération (RNS-NG), promotion 2016-2017.