Comment gagner la guerre de la désinformation?

Entretien avec Pascal Confavreux, Porte-parole du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères

La France est le second pays le plus visé par la désinformation en Europe. Comment organise-t-elle sa réponse? Entretien avec Pascal Confavreux, porte-parole du Quai d'Orsay.

Propos receuillis par Matthieu Gerbault
Entrevue publiée le Apr 20, 2026

Vous êtes porte-parole du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères depuis septembre 2025. Pouvez-vous présenter rapidement votre profession ainsi que le bilan que vous tirez depuis votre prise de poste ?

J’aimerais d’abord présenter la fonction de porte-parole, qui a beaucoup évoluée dernièrement. Elle s’articule aujourd’hui autour de trois axes. D’abord, le ou la porte-parole est aussi présent(e) que possible en presse audiovisuelle pour expliquer, détailler et informer autour de la parole diplomatique. Deuxièmement, la mise en place de toute une série d'outils de communication, et notamment French Response, qui est particulièrement visible. Troisièmement, c’est l'organisation de toute une série de campagnes de communication autour des grandes échéances diplomatiques qui nous intéressent. Aujourd'hui, à l'heure où on se parle, nous sommes la veille d’une réunion de ministres des Affaires étrangères du G7, par exemple. Trois métiers se recoupent dans cette fonction : la presse, la communication et la veille stratégique. 

Ensuite, si vous me demandez un bilan depuis un an et demi, il y a eu un considérable renforcement de la Direction de la communication et de la presse (DCP) du Quai d’Orsay, qui regroupe aujourd’hui à peu près 160 personnes. Notre objectif est de mener des plans de communication à 360 degrés, intégrant tous nos métiers. Je vais prendre comme exemple la campagne « Algorithmes », lancée en janvier pour sensibiliser le grand public aux enjeux de souveraineté numérique. Ce sont des choses qu'on ne faisait pas avant, ou pas de cette manière. Pour résumer, le porte-parolat est devenu beaucoup plus visible, suite à la demande des autorités politiques. 

Avant de passer à French Response, évoquons le dernier rapport du Service européen de l’action extérieure (SEAE), sorti il y a quelque jours. Ce dernier place la France comme deuxième cible privilégiée de la désinformation russe après l’Ukraine. Selon vous, pourquoi la France occupe-t-elle cette place aujourd’hui ? 

C'est un triste podium, mais cela nous ne nous étonne guère, puisque c'était le cas l'an dernier également. Ce rapport illustre clairement que ce qui se passe dans le champ informationnel n'est pas une mince affaire et que nos intérêts, notre image et nos autorités sont attaqués. Notre but est de pouvoir y répondre et nous défendre. On s'aperçoit que quand on se défend, on a beaucoup d’atouts à notre disposition. D’abord en tant qu’européens, même si nous avons parfois tendance à sous-estimer notre propre force et sous-estimer l'attractivité de notre modèle en matière de qualité de vie, de liberté d'expression et de protection des données personnelles. Cette liberté d'expression et cet espace médiatique ouvert peuvent laisser place à des compétiteurs qui voudraient utiliser les caractéristiques de cet espace pour nous attaquer. C’est le changement de posture adopté depuis un an et demi qui l’illustre.

Il y avait eu une forme de réveil brutal suite à l’assassinat de Samuel Paty, en 2020. La France et son modèle de laïcité avaient fait l'objet d'une forme de critique internationale qui émanait de différentes sphères. Ça a été un réveil parce qu’on ignorait l’origine de ces éléments, et on ne savait pas riposter. S’est alors déroulé une riposte en trois étapes. Depuis 2022-2023, de nouvelles initiatives publiques ont été lancées : la création de la sous-direction Veille et stratégie à la DCP, le pôle Anticipation et stratégie (ASO) rattaché au ministère des Armées, VIGINUM rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), etc. Au Quai d’Orsay, nous avons l’avantage de notre vaste réseau diplomatique afin de qualifier les signaux faibles et d’avoir une alerte rapide. L’année 2025 marque la deuxième étape, à la demande du ministre M. Jean-Noël Barrot : la riposte. Cette riposte prend différentes formes, la plus visible étant French Response. Enfin, depuis début 2026, notre effort se concentre sur le déploiement de l'ensemble du réseau diplomatique. Notre présence locale est importante, ce qui nous donne la possibilité de discuter avec des experts, des influenceurs ou des journalistes. Nous travaillons désormais à notre capacité d'activer ce réseau avec des narratifs adaptés, pour inclure ce réseau dans des campagnes plus globales. 

Vous mentionnez l’utilisation de « narratifs ». Sommes-nous passés d’une volonté de contrer la désinformation par du fact-checking à une volonté de construire des narratifs propres face à ceux avancés par d’autres pays ? 

Tout part du constat qu’une information offensive contre nous se propage plus vite que notre démenti. Notre but est donc bien d’affirmer notre propre narratif et nos idées.

French Response : qu’est-ce que c’est ?

French Response est un compte sur X (anciennement Twitter) créé et animé par des diplomates du Quai d’Orsay pour contrer la désinformation. Lancé en août 2025, il cumule aujourd’hui plus de 200 000 abonnés. Cela illustre un réel engouement, en tout cas sur X, plateforme particulièrement touchée par la désinformation. Quels apprentissages tirez-vous depuis le lancement de cette initiative ? Avez-vous eu des retours positifs de la part de partenaires européens ? 

D’abord, nous y allons très humblement, en apprenant au fur et à mesure. Ensuite, notre but est d'avoir le plus d'engagement possible, plus que le nombre de followers. Effectivement, nos équipes ont pu avoir 200 000 followers, ce qui est significatif pour un compte gouvernemental. Mais notre but vraiment d'avoir un nombre d'engagements important, ce qui est notre premier indice de performance. Par exemple, nous allons parfois accumuler entre 15 millions et 20 millions d’engagements en une semaine. Notre but est que les personnes dans des bulles informationnelles puissent accéder à une information à laquelle ils n’auraient pas forcément accès. Cela implique une grande réactivité. Par la suite, French Response nous permet d’avoir une forme de dissuasion, c'est-à-dire d'exposer au grand jour les mensonges des compétiteurs et éventuellement de les ridiculiser, mettant la communauté de notre côté. Quand nous détectons une menace, une première équipe de veille va repérer les signaux faibles. Elle va regarder à la fois la « gravité » de l'attaque puis ensuite sa viralité. Nous voulons éviter cet effet Streisand, c'est-à-dire avoir à répondre à quelque chose qui n’est pas encore extrêmement visible, lui donnant une visibilité qui n’existe pas au départ. 

Concernant les retours vis-à-vis de cette initiative, il y en a eu certains assez inattendus. Nous avons un retour globalement communautaire, c’est-à-dire des internautes (Français mais pas seulement) qui nous remercient d’enfin élever le ton face à ces attaques. Nous avons réussi à générer une communauté, c’est-à-dire des gens qui souhaitent participer, nous aider à repérer d’éventuelles menaces et comment y répondre. Nous avons mis en place une adresse mail pour recevoir ce genre d’initiatives. Ensuite, cette communauté organique (composée d’individus réels et non de bots) nous est précieuse car elle est consciente de la réalité de ce qu’il se passe dans cette zone du champ informationnel, voulant prendre part à la réponse. De nos partenaires, nous avons beaucoup de retours positifs, surtout au niveau européen. C’est majeur, car ces enjeux nécessitent une réponse groupée.

Vous l’avez évoqué, le G7 organisé en juin à Évian, est préparé dès aujourd’hui. Quel sera la place des enjeux de désinformation lors de ce sommet ? 

En premier lieu, nous n’utilisons pas le mot « désinformation », trop connoté aux narratifs connotés aux États-Unis des fake news. Nous préférons mentionner la manipulation d'information ou les attaques informationnelles contre nous. Ensuite, ces enjeux sont discutés à plusieurs niveaux : européen (y compris avec les Britanniques), notamment dans le cadre du format Weimar (France – Allemagne - Pologne), au niveau du G7 avec le format Mécanisme de réponse rapide (MRR), qui permet de détecter des manipulations de l'information et d’échanger à ce sujet. 

Y a-t-il une volonté de répliquer French Reponse à leur échelle ? 

Chaque pays à sa grammaire. Il n’y aura pas de German Response ou de Polish Response. En France, notre organisation centralisée nous permet d’avoir une validation très rapide, y compris au niveau politique. Ensuite, nos autorités politiques, c’est-à-dire le Président de la République et le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, nous donnent ce mandat. En revanche, cette manière de répondre ne change pas notre ligne diplomatique. On ne remplace pas parole d'un porte-parole ou celle d'un ministre. Au contraire, elle vient les alléger. French Response est parfait pour cela : il va pouvoir répondre sur les attaques très rapidement, en laissant le temps à la parole politique de pouvoir s'exprimer quand elle le souhaite. C’est donc une corde supplémentaire à notre arc, mais qui ne remplace rien. 

L’initiative de French Response est pour l’instant limitée à X (anciennement Twitter), plateforme rachetée par Elon Musk, avec toutes les polémiques qu’on lui connaît. Comment réussir à équilibrer la volonté de toucher une audience la plus large possible tout en ne légitimant pas des plateformes qui peuvent avoir des politiques de traitement de données problématiques ? 

Premièrement, toutes les plates-formes qui opèrent en Europe avec des clients européens doivent respecter les régulations européennes. C’est pour cette raison que ces plateformes doivent appliquer le Digital Services Act (DSA), que nous soutenons à 400 % à la fois au niveau de ce qui correspond à la volonté de la Commission européenne et à la volonté de nos autorités politiques nationales. 

Ensuite, nous allons là où sont nos audiences, et il se trouve qu’elles sont là où nous sommes attaqués. On ne peut pas simplement fermer les yeux, se dire « c’est des tarés » et les laisser faire. Parce qu'en réalité, au fur et à mesure, cela peut avoir des conséquences dans le champ public et dans le champ des perceptions : on ne peut pas considérer qu'on gagne la guerre informationnelle si on ne mène pas la bataille. Ensuite, on peut apprécier (ou pas) la philosophie qui sous-tend l'organisation de certaines plates-formes. C’est propre à chacun.

Le rôle de porte-parole

Quelle est, si elle existe, votre « journée type » ? 

Comme je l’ai dit, la fonction a beaucoup évoluée, faisant qu’on peut distinguer des éléments traditionnels et des éléments nouveaux. Un exemple d’élément traditionnel, c'est ce qu'on appelle les langages, qui regroupe tout le processus autour de la construction de la parole diplomatique. C’est l’arme la plus efficace du Quai d’Orsay. C’est un long processus de validation parce que c'est cette parole a beaucoup de poids, c’est-à-dire que la parole de la France est très écoutée à l'étranger. Et cette responsabilité implique une certaine mesure. 

Le matin, à 8h40, nous avons une première réunion, comparable à une conférence de rédaction. Nous dressons ensemble le champ informationnel de la journée, c’est-à-dire :  « Qu'est-ce qu'on entend ? Qu'est-ce qu'on voit ? Quels sont les enjeux de la journée ? Quelles sont les attaques potentielles qui peuvent nous cibler ? Quels sont les grands moments politiques du ministre et du président de la République ? ». Je continue ensuite sur une réunion avec l'ensemble des directeurs de la Maison, l’équivalent d’une réunion d’état-major, vers 9 heures. C'est une réunion très courte, très efficace, mais durant laquelle nous allons faire l’état des menaces et de l’actualité du champ international ainsi que l’actualité de chacune des directions du Ministère. Ensuite, en ce qui concerne la DPC, nous allons passer le reste de la matinée à élaborer différents éléments de langage. Tous ces éléments sont ensuite validés par le directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères, aux alentours de midi. 

Dans l'après-midi, je consacre la majorité de mon temps aux interviews, à l’exception du jeudi où se tient la conférence de presse hebdomadaire du Quai. À titre personnel, je fais environ une cinquantaine d'interviews par mois, ce qui est un rythme qui est soutenu. J’interviens beaucoup dans la presse étrangère présente à Paris et dans la presse nationale en appui de la parole du ministre.

Ensuite, mon agenda est rythmé par les évènements diplomatiques majeurs. Demain, par exemple, se tient la première réunion formelle du G7, à côté de Rambouillet, 50 ans après la fondation du G6 à l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing. C’est pertinent aujourd’hui car le G7 est fait pour que les décideurs puissent se parler directement lors de grandes crises. Lors de sa création en 1975, le contexte était celui des chocs pétroliers. Aujourd’hui, on retrouve un contexte similaire avec la crise aiguë au Proche et Moyen-Orient.

En réalité, nous sommes témoins d’une succession de crise depuis le mois de janvier. Des évènements comme Crans-Montana, le Vénézuéla et le débat sur le Groenland peuvent paraître lointains, mais ils datent de quelques mois seulement. Et c'était des pics extrêmement soutenus d'attention internationale, ce qui montre à quel point l’international est présent au quotidien.