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Volodymyr Zelensky déchu de l’Ordre de l’Aigle Blanc par Karol Nawrocki : la dangereuse friction qui fait jubiler Vladimir Poutine

The Associated Press
Article publié le Jul 13, 2026
Nathan Marchal
Troisième année à Institut Catholique de Paris
Pour citer ce baragouin :
Nathan Marchal, "Volodymyr Zelensky déchu de l’Ordre de l’Aigle Blanc par Karol Nawrocki : la dangereuse friction qui fait jubiler Vladimir Poutine ", BARA think tank, publié le Jul 13, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/volodymyr-zelensky-dechu-de-lordre-de-laigle-blanc-par-karol-nawrocki-la-dangereuse-friction-qui-fait-jubiler-vladimir-poutine]

Le 19 juin dernier, le président polonais Karol Nawrocki privait Volodymyr Zelensky de l’Ordre de  l’Aigle Blanc, plus haute distinction d’État de Pologne. La cause de cette prise de position : un  décret ukrainien attribuant à une unité des forces spéciales le titre honorifique de « Héros de l’UPA». Cette référence claire à l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, formation paramilitaire ultranationaliste et criminelle ayant combattu lors de la Seconde Guerre mondiale, rouvre l’une des plaies mémorielles les plus sensibles entre les deux pays. 

Le clin d’œil des forces armées ukrainiennes à un passé bandériste traumatique entraînant la  réouverture de plaies mémorielles non-cautérisées :  

Le 26 mai dernier, dans un contexte où l’Ukraine parvient à enrayer plus efficacement la  dynamique d’invasion lancée par son voisin russe et appelle à un maintien renforcé du soutien  occidental, Volodymyr Zelensky a approuvé le choix du Centre indépendant des opérations spéciales  « Nord » des forces armées ukrainiennes d’adopter le titre honorifique de « Héros de l’UPA », dans  le but affirmé de « rétablir les traditions historiques de l’armée nationale ». Cette décision faisant référence à un passé historique sensible, a suscité la réaction quasi-immédiate du chef de l’État polonais, Karol Nawrocki. Ce dernier a en effet appelé le chapitre de l’Ordre de l’Aigle Blanc, plus importante distinction d’État du pays, à déchoir le président ukrainien de son titre qu’il avait obtenu des mains d’Andrzej Duda en avril 2023. 

Cette réaction épidermique du président polonais s’explique par le souvenir traumatique que  représente pour la mémoire historique polonaise cette dénomination validée par Kyiv. De fait,  l’Armée insurrectionnelle ukrainienne s’apparente à la branche militaire de l’Organisation des nationalistes ukrainiens dirigée par Stepan Bandera. Fondamentalement anti-soviétique et se rattachant à l’idéal ultra-nationaliste de « Grande Ukraine » porté par leur leader, les miliciens du groupe s’engouffrent dans la brèche générée par le chaos de la Seconde Guerre mondiale et se rendent coupables d’importants crimes de guerre au cours des années 1943 à 1945. Lors de cette période, les populations polonaises de Galicie et de Volhynie, deux régions revendiquées par les nationalistes ukrainiens à la suite du retrait allemand, font l’objet  d’un véritable nettoyage ethnique au cours duquel près de 100 000 civils sont assassinés par l’UPA.  

À la suite de la réquisition formulée par la présidence polonaise, d’autres figures politiques et militaires  de haut-rang en Pologne se sont exprimées de façon plus ou moins nuancée à propos de cette décision.  Certains membres du gouvernement et du parti Droit et Justice se sont joints à la posture  présidentielle, tandis que le Premier ministre Donald Tusk a invité les chefs d’État polonais et ukrainien à mener une  discussion sérieuse face au risque que les émotions n’entament profondément la solidarité née entre Varsovie et Kyiv à la suite de l’agression russe de 2022. Cette ligne a immédiatement été adoptée par l’administration de Volodymyr Zelensky qui a tenu à entamer le dialogue approfondi en  question avec Karol Nawrocki. Selon l’agence audiovisuelle Telewizja Polsat, les émissaires ukrainiens ont tout au long du  mois de juin échangé avec la chancellerie présidentielle, l’équipe du Premier ministre et du  maréchal de la Diète, sans parvenir à infléchir la posture du président polonais. Ce constat a fini par  amener Zelensky à renvoyer son titre le 28 juin dernier, un geste également effectué par les anciens chefs d’État Leonid Koutchma, Viktor Iouchtchenko et Petro Porochenko, titulaires de l’Ordre de l’Aigle Blanc, en signe de solidarité à la position du président. 

Le contentieux historique comme source de malaise dans les relations entre Varsovie et Kyiv  et comme frein à l’intégration européenne de l’Ukraine :  

L’historien ukrainien Andriy Portnov rapporte qu’au cours de la période communiste, une  riche mémoire historiographique autour des crimes commis par les nationalistes ukrainiens sur le  territoire polonais s’est constituée. Cependant, cette dernière établit un cadre d’étude qui ne s’applique  qu’aux frontières d’après-guerre, excluant automatiquement le traitement des exactions commises  en Galicie et Volhynie rattachés à l’Union soviétique après 1945. Il faut véritablement attendre les  années 1990 et la constitution d’une Pologne et d’une Ukraine indépendante pour voir émerger un  contentieux historique largement nourri par les milieux nationalistes polonais qui réclament des  réparations et une reconnaissance inconditionnelle par Kyiv de sa responsabilité dans ces massacres  qu’ils relient à une campagne génocidaire. Dans cette logique, Portnov cite le politologue Wiktor Poliszczuk qui affirmait que « le nationalisme ukrainien dépasse les autres nationalismes, y  compris nazi, dans l'éloge du meurtre et l'apologie sans frein de la brutalité ».  

Malgré la posture conciliatrice de Petro Porochenko en 2016, qui s’était agenouillé devant le  monument aux victimes, ces différentes prises de position ont été perçues comme irrespectueuses  par une large part du débat public polonais. Une forme de rancœur a infusé la société civile et les  centres du pouvoir politique, parfois instrumentalisée opportunément par les milieux nationalistes à  des fins électoralistes. La résolution de juillet 2016, unanimement adoptée par la Diète,  reconnaissant les massacres comme un « génocide du peuple polonais commis par les nationalistes  ukrainiens » rentre dans cette logique, tout comme la déclaration récente de Nawrocki suivant sa  prise de position pour la déchéance de Zelensky de l’Ordre de l’Aigle Blanc. Tout en appuyant sur  « l’ingratitude » de Kyiv vis-à-vis du soutien que Varsovie lui fournit, le président polonais avait  effectivement affirmé que nommer une unité en hommage à l’UPA témoignait du fait que « l’Ukraine, en termes de mentalité, glorifiant des bandits et des meurtriers, n’est pas prête à faire  partie de la famille européenne ».  

Parallèlement, deux grands récits sur l’héritage de la Seconde Guerre mondiale ont coexisté  dans l’Ukraine d’après 1991, avec pour point de concordance la minimisation des exactions  commises contre les populations polonaises de Galicie et de Volhynie. Un récit perpétuant l’héritage  soviétique dans lequel l’UPA est mis à l’écart de la résistance ukrainienne contre le nazisme et  assimilé à une dérive collaborationniste, et un récit nationaliste dans lequel Bandera est présenté  comme un acteur clé de la résistance anti-soviétique et garant de l’identité nationale ukrainienne  avant d’être un criminel de guerre. Cette négligence historiographique a eu pour principale  conséquence d’induire une ignorance généralisée de ces événements au sein de l’élite politique et de  la société civile ukrainienne. En 2010, le président ukrainien Iouchtchenko avait par exemple élevé Stepan  Bandera au titre de « Héros de l’Ukraine », tandis qu’en 2013, Viktor Ianoukovytch avait refusé de se joindre au président polonais Bronisław Komorowski pour la commémoration du 70e anniversaire de ces  massacres. Après l’annexion de la Crimée et le déclenchement de la guerre du Donbass en mars 2014, le symbole de Bandera a largement été mobilisé par les forces armées ukrainiennes dans une  optique de cohésion d’une communauté nationale qui se retrouvait remise en cause par les idéologues gravitant autour de l’exécutif russe. Le poids et l’importance de ces références se sont  évidemment renforcés au moment où le seuil de l’invasion à grande échelle de 2022 a été atteint.  

Ainsi, les divergences de perception quant à l’héritage de la Seconde Guerre mondiale au  sein des récits nationaux polonais et ukrainien sont nombreuses et ont des répercussions claires sur  les relations contemporaines bilatérales entre les deux pays, même dans le contexte de guerre avec la Russie. Le Kyiv Post rapporte que rien qu’au niveau du soutien européen à la résistance  ukrainienne face à l’invasion russe, quand bien-même la Pologne s’est toujours positionnée à la  faveur de Kyiv sur les échelons diplomatique et logistique, son refus constant d’adhérer au projet de  « Coalition des volontaires », défendu par la France ou le Royaume-Uni, lui a valu de voir son  influence réduite dans les discussions sur les futures garanties de sécurité de l’Ukraine post-guerre. L’élection en août 2025 du président actuel, opposé à l’adhésion de Kyiv à l’OTAN et sévèrement critique des aides accordées par l’État aux réfugiés ukrainiens, ne favorisent également pas l’intégration plus concrète de Varsovie dans ces planifications et entretiennent de fait la vivacité de ces litiges mémoriels.  

La récupération du contentieux par la propagande du Kremlin en vue de compenser un  narratif russe mis à mal par des résultats militaires médiocres :  

Dans un contexte où la Russie se trouve en grande difficulté sur le terrain militaire et subit  des attaques de plus en plus précises et dévastatrices sur ses installations stratégiques situées dans la  profondeur de son territoire, la propagande du Kremlin a évidemment perçu cet événement comme  du pain béni pour décrédibiliser son adversaire et l’unité du camp occidental. Dans plusieurs  dépêches de l’agence de presse Ria Novosti publiées entre les 18 et 24 juin derniers, des  personnalités publiques telles que Dmitri Peskov, Maria Zakharova ou Dmitri Medvedev ont avancé  que le point de départ de cette situation confirmait une fois de plus le bien-fondé du narratif russe  avançant que « des nazis seraient honorés en Ukraine ». La porte parole du Ministère des Affaires  Étrangères a aussi raillé une situation qui, selon elle, se révèle honteuse pour Varsovie qui se montre  prompt à soutenir un régime qui honore des personnages associés au meurtre de civils polonais.  

Le 22 juin dernier, le réseau de bots Matryoshka, déjà connu pour des affaires d’ingérences  informationnelles en France, a également profité de la controverse pour lancer une nouvelle  campagne de déstabilisation en direction de l’opinion publique polonaise. En présentant la brouille  entre Zelensky et Nawrocki comme la conséquence d’un « nazisme » généralisé parmi les élites  politiques de l’Ukraine, l’objectif de la manœuvre russe est d’entamer la fermeté de la solidarité  polonaise vis-à-vis de Kyiv, de donner du crédit aux arguments opposés à son intégration dans la  communauté européenne, et de saper l’unité de la réponse alliée en inventant des fausses  déclarations de responsables politiques visant à semer la confusion. Le procédé pour parvenir à ces  fins est désormais connu : création de fausses pages journalistiques imitant le style et la charte  éditoriale des grandes agences de presse occidentales sur lesquelles des informations mensongères  et clivantes sont diffusées.  

À titre d’exemple, le Kyiv Independent a rapporté qu’un faux post attestant du fait que le  directeur du musée d’État d’Auschwitz-Birkenau s’était publiquement exprimé en faveur d’une  exclusion définitive de Zelensky des commémorations de la Shoah, circulait sur les réseaux  sociaux. Le média The Insider et le collectif Antibot4Navalny ont également mis en lumière la  circulation d’une fausse déclaration du député européen estonien Sven Mikser, rapportée par une  page contrefaite imitant la charte éditoriale du principal média audiovisuel polonais, dans lequel l’intéressé  accuse Varsovie de saper la capacité de Kyiv à se défendre après que des responsables du  gouvernement aient exigé de Zelensky l’annulation de sa décision concernant l’hommage fait aux  soldats de l’UPA. L’ensemble de ces modes opératoires s’intègrent plus globalement dans la  continuité d’une stratégie pilotée par les services de renseignement russes, déjà exposée par  VIGINUM dans un rapport de juin 2024. En manipulant cette forme de coercition, la Russie se voit  véritablement en mesure d’atténuer le prix de son engagement militaire en Ukraine qui ne lui a apporté que peu de gains depuis son déclenchement, en février 2022. La guerre hybride et le  maniement mesuré de la rhétorique propagandiste constituent jusque-là les outils les plus efficaces  du Kremlin pour imposer son récit à l’échelle européenne.  

Une situation qui révèle l’importance de la cohésion polono-ukrainienne et qui appelle au  renforcement d’initiatives concrètes dans l’intérêt de la sécurisation du flanc oriental :  

Ces offensives cognitives interviennent pile au moment où des responsables politiques,  polonais comme ukrainiens, avertissaient que Moscou chercherait immanquablement à profiter du  contentieux pour mieux diviser les deux nations. Dans la foulée des annonces de Nawrocki sur le  retrait de l’Aigle Blanc à Zelensky, Donald Tusk déclarait ceci : « la coopération est dans l’intérêt  de nos deux pays et peuples, tandis que le conflit sert les intérêts de Moscou ». L’initiative de  dialogue adoptée par le cabinet ukrainien, les positions modérées de plusieurs membres du  gouvernement polonais et les appels à la modération des autres chancelleries européennes se voient  néanmoins indéniablement freinées par les diatribes hostiles de certaines figures nationalistes en  Pologne, soutenues par leurs alliés.  

Le premier ministre polonais a d’ailleurs beaucoup misé sur la Conférence sur la  reconstruction de l’Ukraine, organisée à Gdańsk les 25 et 26 juin 2026, pour apaiser les tensions  avec son voisin. Bien que Volodymyr Zelensky ait refusé de s’y rendre en personne, les discussions  engagées avec la délégation représentée par Ioulia Sviridenko sur des chantiers purement  économiques ont néanmoins permis de sauvegarder les bases de la coopération entre Kyiv et  Varsovie et semblent leur assurer une continuité pérenne, l’Ukraine parvenant à obtenir un accord  portant sur 10 milliards d’euros d’investissements pour sa reconstruction. Il n’en demeure pas  moins que la brouille diplomatique et symbolique demeure latente et prendra probablement un peu  de temps à se refermer.  

Maintenir une relation stable avec l’Ukraine est également perçu comme un enjeu stratégique indispensable par de nombreux officiels polonais, et plus largement des pays du flanc oriental de l’Union européenne. En résistant militairement depuis un peu plus de quatre ans aux forces armées russes, Kyiv s’est progressivement doté d’une expertise affinée et d’un appareil de défense parmi les plus résilients du continent. La Pologne et les États baltes sont donc conscients du bénéfice sécuritaire que l’Ukraine leur apporte en maintenant son effort de guerre. Plusieurs initiatives déployées sur le flanc oriental européen en prévision d’une éventuelle offensive russe, telles que l’Initiative des Trois Mers ou le Triangle de Lublin, ne peuvent plus apparaître aujourd’hui crédible sans l’expertise accumulée par les forces armées ukrainiennes depuis 2022. 

En substance, l’ensemble de ce constat se matérialise dans l’intervention de Margus  Tsahkna, ministre des Affaires étrangères estonien, qui déclarait en réaction aux déclarations de  Nawrocki que « la région a besoin de garanties de sécurité de la part de l’Ukraine ». Ce recul vient  tout simplement rendre caduc le raisonnement du président polonais qui, par ses manœuvres, distille  l’idée selon laquelle Kyiv serait entièrement tributaire du soutien européen pour perpétuer son effort  de résistance, ce qui factuellement faux. Les réalités du terrain montrent bien que l’Ukraine résiste  déjà efficacement avec des moyens bien inférieurs à ce dont elle aurait théoriquement besoin pour  enliser définitivement la force d’invasion russe. L’hostilité de la posture de Nawrocki sur la  médaille de Zelensky, justifiée par le prétexte de défendre une mémoire nationale utilisée comme  carburant d’une rhétorique nationaliste et isolationniste, ne renforce finalement en rien la Pologne et donne de la matière à une propagande russe déterminée à combler les lacunes de son armée sur le  terrain.  

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