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Les États-Unis ont longtemps incarné ce que Raymond Aron appelait une puissance impériale sans empire : une nation qui façonne l’ordre mondial moins par dessein que par gravité¹. Donald Trump rompt avec cette ambiguïté calculée. Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, sa politique étrangère affiche une volonté explicite de résultat : en Iran, en Ukraine, en Amérique latine. Mais vouloir n’est pas suffire. Ce que révèlent ces théâtres, pris ensemble, c’est une puissance qui dispose des moyens de tout imposer et de l’ambition de tout remodeler, mais d’aucune doctrine pour convertir l’une en l’autre. Trump n’est peut-être pas une anomalie de l’histoire américaine. Il en est, sous une forme dépouillée de tout vernis, la révélation.
Il existe dans la culture stratégique américaine une tension fondatrice que l’histoire du XXe siècle n’a jamais vraiment résolue. Les États-Unis sont, par tradition et par tempérament, une nation isolationniste. La doctrine Monroe de 1823 n'était pas seulement un avertissement aux puissances européennes : c'était la formalisation d'une conviction profonde, celle d'une République qui se perçoit comme fondamentalement séparée du reste du monde, protégée par ses océans, appelée à incarner un modèle plutôt qu'à l'exporter par la force. Theodore Roosevelt est le premier à rompre avec cette retenue : son corollaire à la doctrine Monroe, en 1904, revendique pour les États-Unis un droit d'intervention dans les affaires de l'hémisphère occidental, posant la puissance américaine comme gendarme régional. Wilson tente d'aller plus loin en 1919 ; le Sénat le ramène à l'ordre en refusant le Traité de Versailles et l'adhésion à la Société des Nations. En 1941 encore, l'Amérique hésite. C'est Pearl Harbor qui tranche.
Dès lors, 1945 propulse les États-Unis dans un statut qu’ils n’avaient pas cherché et pour lequel ils n’étaient pas intellectuellement préparés. L’Europe dévastée, l’Empire britannique à bout, l’URSS hostile : le vide appelle la puissance américaine, qui s’y engouffre moins par volonté impériale que par nécessité systémique. C’est la thèse centrale d’Aron : une République impériale, non pas parce qu’elle aurait voulu l’empire, mais parce que l’empire est venu à elle. Cette ambivalence fondatrice structure tout ce qui suit. L’historien Walter Russell Mead, dans Special Providence², montre que la politique étrangère américaine n’a jamais été le produit d’une doctrine unique : elle oscille entre quatre traditions, hamiltonienne, wilsonienne, jeffersonienne, jacksonienne, qui coexistent, s’affrontent et se contaminent. Aucune n’a jamais complètement pris le dessus. Ce qui produit, depuis 1945, une puissance capable de tout mais souvent incertaine de son propre projet.
Le Vietnam cristallise cette incertitude pour la première fois à l’échelle d’un désastre national. Les États-Unis déploient une puissance militaire sans équivalent contre un adversaire qu’ils écrasent tactiquement pendant des années. Le Viet-cong ne remporte aucune bataille d’envergure. Il gagne cependant la guerre. Kissinger, qui négocie la sortie, formule la leçon que la politique américaine n’intégrera jamais pleinement : la puissance militaire ne produit de résultat politique durable que si elle s’inscrit dans une stratégie qui définit ce qu’on veut obtenir et comment on compte le consolider³. Sans cela, elle détruit sans transformer. Le traumatisme du Vietnam n’a pas corrigé la trajectoire ; il l’a seulement refoulée pendant un temps. Suffisamment pour qu’elle resurgisse, vingt-cinq ans plus tard, en Irak.
Depuis Mead, une cinquième tradition s’est cristallisée sans jamais être pleinement théorisée : le néoconservatisme. Ni wilsonien pur ni jacksonien pur, il emprunte aux deux : la conviction messianique que la puissance américaine peut et doit transformer l’ordre politique de sociétés étrangères, couplée au mépris jacksonien pour les contraintes multilatérales. Ce qui le distingue,
c’est son rapport à la force : elle n’est pas un dernier recours mais un premier levier. L’Irak de 2003 en est la mise en œuvre la plus accomplie et la plus désastreuse⁴. Cheney et Wolfowitz croyaient pouvoir déclencher un effet domino démocratique en renversant Saddam Hussein. Ils ont produit un vide stratégique dont l’Iran a été le premier bénéficiaire, et un traumatisme qui a nourri, dix ans plus tard, le discours de Trump. La puissance sans projet produit un vide ; le vide appelle le chaos ; le chaos profite à ceux qu’on voulait affaiblir, ou à d'autres acteurs bien plus dangereux.
Trump hérite de ces deux traumatismes et prétend en avoir tiré les leçons. Son America First, formule déjà mobilisée par Reagan, est jacksonien dans sa structure : la méfiance vis-à-vis de l’OTAN, le cynisme à l’égard du droit international, la défiance envers tout engagement qui ne produit pas un retour immédiat et mesurable pour l’électeur américain. Mead l’a reconnu lui même reconnu⁵. Mais la caractérisation s’arrête là où elle devient intéressante. Le Jacksonien de Mead frappe quand les intérêts américains sont menacés, puis se retire. Il ne prétend pas remodeler le monde ; il n’ambitionne pas de changement de régime et ne répond à aucune idéologie ; il ne laisse rien derrière lui. Ce retrait est cohérent parce qu’il est assumé. Trump, lui, veut des résultats sans la cohérence.
Depuis son investiture en janvier 2025, sur trois théâtres distincts, la même structure se reproduit. En Iran d’abord. La République islamique est, à ce moment, affaiblie comme elle ne l’a plus été depuis 1979 : le Hezbollah décimé, Assad tombé, l’économie sous perfusion. Washington tente simultanément la négociation, la pression maximale et la déstabilisation⁶. Cinq rounds de pourparlers qui n’aboutissent pas, des frappes sur les infrastructures nucléaires en juin 2025, une guerre ouverte déclenchée le 28 février 2026, un cessez-le-feu négocié en avril par le Pakistan avec la Chine en arrière-plan⁷. La République islamique sort militairement épuisée mais politiquement debout, ses exigences maximalistes acceptées comme base de discussion⁸. En Ukraine ensuite, où Trump tente d’imposer à Kiev une paix aux conditions de Washington et de remodeler l’architecture de sécurité européenne par un accord bilatéral avec Moscou : la conviction que la seule pression américaine peut définir l’issue d’un conflit qu’elle ne maîtrise pas. En Amérique latine enfin, où la doctrine Monroe ressurgit dans les menaces sur le canal de Panama et la rhétorique sur le Golfe du Mexique rebaptisé : une vision où l’hémisphère est un pré-carré américain plus que de nations indépendantes.
Ce qui frappe, à considérer ces théâtres ensemble, c’est moins la brutalité de chaque épisode que la régularité de la structure : une position de force, une ambition de remodeler l’ordre, des moyens de pression massifs, et l’absence totale de plan pour l’après. Ce n’est pas une succession d’erreurs tactiques, c’est la logique du marteau appliquée à des problèmes qui ne sont pas tous des clous. Le néoconservatisme de 2003 avait un projet : naïvement wilsonien dans ses ambitions, brutalement jacksonien dans ses moyens, mais articulable. Trump n’en a pas. Il parie sur l’effondrement sans le dire, sans doctrine, sans vision de l’après, sans modèle politique réaliste pour succéder au régime des mollahs. Le marteau frappe. C’est tout.
Les effets s’accumulent au-delà de chaque échec individuel. Les adversaires apprennent que la menace américaine a un plafond : la pression maximale peut se transformer en cessez-le-feu sans capitulation. Les alliés accélèrent leurs investissements dans leur autonomie. Les neutres se tournent vers d’autres médiateurs : la Chine, dont le rôle dans les négociations irano-américaines de 2026 marque une présence stratégique incontestable dans une région que Washington considérait comme un espace de souveraineté. L’opinion américaine elle-même désapprouve à 67 % la conduite de Trump en Iran⁹ : en empruntant au néoconservatisme ses ambitions, Trump trahit le jacksonisme dont il se réclame. La puissance sans projet n’est pas seulement inefficace. Elle se retourne contre celui qui la brandit.
Ce que la présidence Trump révèle, en définitive, ce n’est pas seulement l’échec d’un homme. C’est la contradiction d’un état de la puissance américaine : suffisamment forte pour tout menacer, insuffisamment structurée et réfléchie pour rien conclure. Aron voyait dans la puissance américaine une gravité qui façonnait l’ordre sans toujours le vouloir. Ce que Trump ajoute à cette image, c’est la volonté sans la méthode. Et cette combinaison ouvre une question que les seuls États-Unis ne peuvent plus trancher : dans un ordre international où le marteau frappe sans bâtir, qui décide de ce qui sera construit ? La réponse à cette question, et les puissances qui s’en saisiront, déterminera la forme du monde dans lequel nous vivrons. C’est là, peut-être, le véritable enjeu de la décennie.
1. Raymond Aron, République impériale. Les États-Unis dans le monde, 1945–1972, Paris, Calmann-Lévy, 1973.
2. Walter Russell Mead, Special Providence : American Foreign Policy and How It Changed the World, New York, Knopf, 2001.
3. Henry Kissinger, Diplomacy, New York, Simon & Schuster, 1994
4. Andrew Cockburn, Caligula au Pentagone : Rumsfeld, les néoconservateurs et le désastre irakien, 2007.
5. Walter Russell Mead, entretien avec Michel Duclos, Institut Montaigne, série «Le Monde de Trump», 2025.
6. Nate Swanson, «America’s Best Chance to Transform Iran», Foreign Affairs, 2026. 7. Le Grand Continent, «Cessez-le-feu : 8 des 10 points proposés par Téhéran», 8 avril 2026. 8. Ibid.
9. Franceinfo, «Pourquoi Donald Trump a-t-il choisi de prolonger le cessez-le-feu avec l’Iran» ?, 22 avril 2026, citant un sondage Associated Press.
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