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« The Canadian brand »: les dessous du multiculturalisme au Canada 

Source image : © Flick, Tammy Pilon
Article publié le Oct 05, 2026

Temps de lecture : 

Emilie Jarousseau
quatrième année à Sciences Po Lille
Pour citer ce baragouin :
Emilie Jarousseau, "« The Canadian brand »: les dessous du multiculturalisme au Canada ", BARA think tank, publié le Oct 05, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/the-canadian-brand-les-dessous-du-multiculturalisme-au-canada]

Sur un terrain rouge flamboyant, les tambours retentissent. Ce vendredi 12 juin 2026 marque la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de foot au BMO Field de Toronto. En ronde autour d’un immense ballon d’or au centre du stade, une vingtaine de personnes en tenues traditionnelles autochtones dansent en union. Plumes colorées, parures brodées et cuir travaillé, les plus de 130 communautés autochtones peuplant la province d’Ontario sont mises à l'honneur ; des Haudenosaunee aux Anishinaabe, en passant par les Lunaapeew. Les supporteurs présents contemplent avec admiration le spectacle. Chants traditionnels et battements de tambours résonnent dans l’arène. Puis, silence. William Prince, originaire du Manitoba et descendant de la Première Nation Peguis, prend la parole. « Des côtes jusqu’aux côtes, notre terre nous unit aujourd’hui et pour demain ». Le duel opposant l’équipe canadienne à celle de la Bosnie-Herzégovine se clôt après un match nul (1-1). Les spectateurs se souviendront néanmoins d’une cérémonie d'ouverture chargée d’histoire et d’émotions. Ils viennent d’assister à une ode à la diversité et au multiculturalisme, valeurs tant incarnées par le pays de l’érable. Un mois plus tôt, le 5 mai 2026, les Canadiens s’unissaient pourtant pour de toutes autres raisons. Même code couleur, cependant le rouge ne tapissait pas un stade rempli par les foules, mais il s'immisçait dans tous les coins de rue. Des robes couleur sang étaient en effet exposées dans tout le pays. À l’ombre des projecteurs internationaux, des milliers de Canadiens s'étaient alors rassemblés à l’occasion de ces expositions. 

Le « Red Dress Project » 

Ces manifestations se sont tenues le 5 mai 2026, Journée de la robe rouge, en soutien à toutes les « sœurs volées » aux communautés autochtones. Le « Red Dress Project » est né en 2010 lors d’une initiative menée par Jaime Black. L’artiste Métis2 des bords de la rivière Rouge a ainsi exposé des dizaines de robes rouges dans les forêts de sa province natale du Manitoba. Également accrochées aux rebords de fenêtres et étendues aux recoins de chaque ruelle, ces robes représentaient les milliers de femmes autochtones assassinées ou disparues de la Turtle Island (dénomination native du continent nord-américain). Cette action a été largement diffusée et marque ainsi la naissance d’un jour commémoratif national fixé le 5 mai. Pour comprendre l’ampleur de ce mouvement, il est nécessaire de s’attarder sur l’histoire coloniale particulière qui marque ces territoires. 

Un passé colonial encore vif 

Après la découverte des terres d’érables au XVIe siècle par les Français, puis les Britanniques, les Occidentaux imposèrent peu à peu leur présence et leurs cultures aux tribus et communautés indigènes. À la différence de son voisin étasunien, aucune « guerre d’Indiens » n’a été déclarée. Néanmoins, le semblant de paix établi n’en était pas moins meurtrier : des milliers d’autochtones ont péri, soit infectés par des virus importés par les colons ou bien affamés car dépouillés de leurs ressources alimentaires. Drastiquement

affaiblies démographiquement, les communautés indigènes ont dû céder leurs terres pour survivre. Mis en avant comme « principe fondateur » par le Premier ministre Mark Carney lors de son discours pour la Journée canadienne du multiculturalisme le 27 juin 20263, la formation du multiculturalisme au Canada s’est pour autant faite au gré de politiques coloniales expansives. Loin de l’idée évoquée par le chef d’État que « l’unité ne requiert pas l’uniformité », le but final de ces politiques était d'éradiquer les cultures et traditions autochtones. La politique d’assimilation la plus marquante reste celle des écoles résidentielles. Elles ont été construites sur l’ensemble du territoire après la création de la Confédération en 1867 (dominion britannique et futur État du Canada). Ces écoles ont accueilli plus de 150 000 enfants pendant 150 ans, du milieu du XIXe siècle à leur fermeture définitive en 1996. 

Visant à « tuer l'Indien dans l’enfant »4, ces établissements marquent la phase la plus noire de la colonisation canadienne. La reconnaissance de ces atrocités a été permise par la création d’une « Commission de la vérité et de la réconciliation » en 2008. Elle est dirigée exclusivement par des communautés autochtones. Après avoir recueilli des milliers de témoignages, la Commission a rendu un dense rapport en 20155. Il révèle les réalités qui se sont déroulées derrière les portes de ces écoles résidentielles : abus sexuels, violences physiques, travail forcé, manque de soins médicaux, éloignement familial et rupture culturelle. Le document comporte également 94 « appels à l’action » que le gouvernement fédéral s’est engagé à mettre en œuvre afin d’améliorer les conditions de vie des communautés autochtones canadiennes. Ainsi, la 41e requête lance un appel à conduire une enquête nationale sur : « les causes et remèdes juridiques concernant la victimisation disproportionnée des femmes et filles autochtones ». 

2019 : « Réclamer notre Pouvoir et notre Place » 

Afin d'exécuter cette requête, un comité indépendant est créé en 2016. Après plus de 3 000 témoignages et trois ans de travail, le rapport final sur la crise des femmes et filles autochtones disparues et assassinées (FFADA) est publié par les autorités fédérales en 20196. Intitulé « Réclamer notre Pouvoir et notre Place », celui-ci est sans appel. Une femme issue d’une communauté autochtone a douze fois plus de risques d’être assassinée que le reste de la population féminine. Elles représentent 24% des victimes d’homicide en ne constituant que 4% de la population. Un autre chiffre marquant : 60% des femmes autochtones déclarent avoir déjà subi des violences physiques et/ou sexuelles au moins une fois dans leur vie. 

Ces violences sont systémiques, enracinées dans le passé raciste et colonial de Turtle Island. Parfois isolées dans des réserves (parcelles de terre rétrocédées aux communautés indigènes), certaines communautés rurales sont difficilement accessibles. C'est notamment le cas au nord du pays, dans des régions comme le Nunavut où vivent majoritairement des populations inuites. Cela limite fortement l'approvisionnement des réserves en produits de première nécessité à des prix abordables, la diversité des offres d’emploi, l’accès aux soins médicaux, aux suivis de grossesse ou encore les possibilités de garde d’enfants … Ces réalités touchent d’autant plus les femmes, davantage sujettes aux situations de précarité

dues à des emplois à temps partiel. Celles-ci expérimentent également davantage d’obstacles liés à leur santé, particulièrement pendant la maternité. Avec souvent peu de structures médicales à proximité, les prises en charge sont lentes et irrégulières. Peu d'établissements sont dotés de services de soins inclusifs, reconnaissant les pratiques et traditions de certaines communautés autochtones. Pour autant des centaines de femmes autochtones sont confrontées à ces services très jeunes, celles-ci étant statistiquement plus enclines à des grossesses précoces. Une étude de 2016 de Moisan et al., citée par l’Institut national de santé publique du Québec en 2024, indique en effet que 70% des femmes issues de communautés inuites tombent enceintes avant leurs 19 ans7. Les femmes autochtones ont ainsi plus de risques d’évoluer dans des environnements précaires avec peu de structures extérieures en soutien. Ces conditions de vie renforcent la vulnérabilité de milliers de femmes autochtones, vivant dans la dépendance de leur famille ou de leur mari. Cela peut expliquer leur large exposition aux violences conjugales : 61% des femmes autochtones ont déjà été confrontées à des violences conjugales depuis l'âge de 15 ans, contre 44% des femmes non-autochtones selon le Centre canadien de la statistique juridique et de la sécurité des collectivités en 20218. 

De plus, les traumatismes transgénérationnels, provoqués par l'expérience des écoles résidentielles et autres violences systémiques, représentent un fardeau pour de nombreuses familles. Les échappatoires sont parfois limitées : alcool, drogues, tabac, malbouffe… 25 % de la population autochtone souffrent d’addiction, contre 17 % de la population canadienne totale selon Harvard International Review (2022)9. Façonnés par ces statistiques, les stéréotypes de l’autochtone déviant aux comportements imprévisibles alimentent les négligences de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) envers certaines affaires de FFADA. 

Un long chemin à venir : 231 appels à la justice 

Le rapport final de 2019 ne dépeint pas seulement le triste tableau des violences à répétition envers les femmes et filles autochtones. Il y joint également 231 appels à la justice10. Il s’agit de demandes légales contraignantes adressées aux gouvernements provinciaux et fédéraux, ainsi qu’aux industries, aux institutions et aux médias. Égalité effective des droits des femmes autochtones, participation politique et représentation autonome, développement de programmes médicaux culturellement adaptés, ou encore réforme drastique des services de police et de justice : ces réclamations visent une profonde refonte d’un système défaillant. De nombreuses avancées doivent être notées, à commencer par la reconnaissance publique du terme de « génocide culturel » concernant le traitement des communautés indigènes depuis la formation de la Confédération. La négligence fédérale de la crise des FFADA s’inscrit directement dans le cadre de ce génocide culturel. Un plan d’action national a également été mis en œuvre en 202111. Dans ce cadre, les langues traditionnelles autochtones ont été reconnues. Des centres de soins spécialisés et plus inclusifs ont été bâtis. La juge O’Bonsawin, membre de la Première Nation d'Odanak, a été nommée à la Cour suprême du Canada en 2022. Néanmoins, plus de sept ans après la publication du rapport et des appels à la justice, la réalité quotidienne de certaines femmes autochtones semble inchangée. Durant le Red Dress Day du 5 mai 2026, sur le pavillon du parc de Maffeo Sutton à Nanaimo, quelques-unes d’entre elles ont pris la parole.

Les femmes autochtones au présent : les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (FFADA) 

Dans ce parc en plein centre de la ville, l’ainé Lolly Good des Premières Nations de Snuneymuxw clôt la marche commémorative du Red Dress Day par un chant traditionnel. Nanaimo se situe en Colombie-Britannique, sur l’île de Vancouver, où vivent plus de cinquante communautés indigènes différentes12. En ronde autour du kiosque, familles entières, amis et passants se recueillent ensemble en écoutant la voix de Lolly Good. À côté d’une table de camping drapée d’une nappe rouge, une dizaine de personnes attendent en file pour se faire marquer d’une empreinte de main rouge sur le visage. D’autres reçoivent simplement un pin's doré orné d’une robe rouge faite de fines perles. Lily Thomas, membre des Premières Nations de Cowichan, prend alors la parole : 

« Beaucoup de personnes de ma famille ou de ma communauté ont été portées disparues. Au moins onze. Récemment, cette année, le 28 janvier, ma tante Rosemarie Harry fut portée disparue, nous la recherchons encore. Tous les jours, sa famille la cherchait autour de Cowichan, mais peu à peu les fouilles se sont taries. Dans dix jours, ça aurait été le vingtième anniversaire de ma cousine Leanne Joe, décédée il y a maintenant deux ans. Aucune justice ne lui a été rendue. » C’est ensuite Melanie Bob, Snaw-Naw-As, qui partage son histoire avec émotion : encore enfant, un homme l’approche. Il lui demande d’aller voir son camion ; elle refuse à maintes reprises en tentant de se rapprocher discrètement de sa maison. Son père finit par l’apercevoir à travers le jardin et parvient à chasser l’homme en question. Ce jour-là, elle a failli rejoindre la liste des victimes de la « Highway of Tears » (la route des larmes), aux côtés de sa cousine Gloria Levina Moody13. Officiellement, il s’agit de 18 femmes, dont 10 autochtones, assassinées à proximité d’une section de 724 kilomètres de la route de Yellowhead de 1969 à 2006. Néanmoins, selon plusieurs organisations indigènes, le nombre de victimes atteindrait les 40 femmes. 

Le 5 mai 2026, des centaines de femmes et de filles autochtones touchées par la crise des FFADA ont témoigné dans l’ensemble du Canada. Des familles endeuillées après la mort ou la disparition d’une enfant, d’une soeur, d’une tante, se sont recueillies. Malgré toutes les réformes mises en œuvre par le gouvernement fédéral, le quotidien de ces femmes a peu évolué. Les femmes et filles autochtones sont encore disproportionnellement confrontées à la violence, l’insécurité et la précarité. La crise des FFADA ne peut être dissimulée derrière une cérémonie d’ouverture somptueuse d’une Coupe du monde de foot. Elle ne peut pas non plus être camouflée par l'affiche officielle de Vancouver, deuxième ville canadienne hôte de l'événement, bien qu’elle soit inspirée des arts autochtones. Le Canada rayonne sur la scène internationale pour son engagement en faveur des droits de l’Homme et de la diversité. Scandé comme « the Canadian brand», le multiculturalisme a encore du chemin à faire pour dépasser l’argument touristique et s'ériger en réalité14. Selon les traditions

autochtones, les femmes sont les messagères, les guérisseuses et les diplomates de leurs communautés. Elles demandent que ces rôles leur soient rendus. Elles attendent encore que leurs voix soient écoutées. 

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