.png)
En inscrivant mes coordonnées ci-dessous, j'accepte de recevoir les dernières actualités de BARA.

Temps de lecture :

Savez-vous que l’INSEE inclut le trafic de drogue dans la comptabilité du PIB ? Tout comme la fraude fiscale par ailleurs. Pour Bruxelles qui pilote les calculs, “ne sont décrits par la comptabilité nationale que les flux économiques entre institutionnels agissant d’un commun accord”. Alors, si certaines activités illégales consenties comme la contrebande font partie du PIB, la prostitution, dont la puissance publique ne peut déterminer le caractère forcé ou non, et le trafic d’êtres humains en sont exclus. Les passes d’armes entre l’INSEE et le système européen de compatibilité, lui
même fondé sur les principes des Nations Unies, visent à harmoniser les méthodes de calcul du PIB. Mais comment les statisticiens comptent-ils ce qui n’est pas déclaré ?
Par définition, l’économie non observée (ou shadow economy) désigne l’ensemble des activités économiques qui échappent à l’État. Ces activités cachées sont regroupées en trois sous-catégories : le travail légal dissimulé (travail au noir, rénovation non déclarée, heures non payés…) ; l’économie illégale (contrefaçon, crime organisé, blanchiment d’argent…) ; et l’économie informelle (ateliers clandestins, métiers de rue non déclarés…). Cette économie parallèle subsiste grâce à l’anonymat de ses acteurs et génère l’équivalent de 7% du PIB en Suisse et jusqu’à 25% du PIB en Bulgarie. Et
ce n’est qu’en Europe. À Haïti ou au Niger, l’économie souterraine compte pour plus 50% du PIB.
Si le domaine régalien s’y intéresse tant, c’est parce que l’économie souterraine représente un véritable manque à gagner en recettes fiscales. Mais pas seulement. En évitant les taxes et les dépenses de protection sociale, les acteurs de l’économie parallèle concurrencent de manière déloyale ceux qui déclarent, à l’image des buralistes qui observent une véritable baisse de leur demande de tabac alors que la contrebande se développe. C’est sans compter sur les politiques de prévention et de répression qui coûtent cher au pouvoir public et justifie l’estimation de cette économie dans le but d’en comprendre les rouages et de l’endiguer.
Les méthodes macroéconomiques (indirectes)
Concrètement, les économistes ne mesurent pas l’impossible, ils l’estiment, l’extrapolent, le calculent sur fond d’hypothèses. Par exemple, si l’on considère que les transactions de la majeure partie des activités non déclarées (hors fraude fiscale) ont lieu en espèce, les économistes analysent l’évolution de la demande de cash comme un indicateur de l’activité souterraine. En deux variables, la demande de billets s’explique alors par des facteurs conventionnels (politique monétaire, inflation, préférence culturelle pour le cash, etc.) et par une demande “excessive” liée à l’économie souterraine.
La méthode monétaire, appelée CDA dans le jargon économique, a été développée par Tanzi (1980) et s’est rapidement répandue dans la décennie qui a suivi. Dans le cadre d’analyses comparées, elle a révélé plusieurs moteurs de l’économie souterraine, notamment le chômage qui alimente le travail au noir mais aussi la complexité administrative et fiscale qui nourrit la fraude et la corruption. Cependant, cette méthode repose sur deux hypothèses discutables. Premièrement, on ne peut pas considérer que l’économie non observée soit un simple résidu : même dans un pays aux règles fiscales irréprochables, des activités informelles persisteraient (travail domestique, échanges locaux). Deuxièmement, la vitesse de circulation de la monnaie diffère entre l’économie officielle et l’économie souterraine, notamment lorsque cette dernière en est le moteur essentiel, alors que le modèle CDA suppose qu’elle est identique. Enfin, le déclin des paiements en espèces au profit des virements fausse les estimations de la demande de cash.
Pour corriger ces défauts, les économistes ont développé une méthode fondée sur les intrants, notamment l’approche par la consommation d’électricité (dite “ECM”) développée par Kaliberda & Kaufmann (1996) puis Lacko (2000). En clair, l’approche considère que toute activité économique a besoin d’électricité pour produire. Alors, les économistes mesurent l’écart
entre la consommation d’électricité totale et celle attendue pour l’économie réelle (PIB, ensemble des revenus nationaux) afin de déterminer l’économie non observée. Elle inclut notamment la production qu’une entreprise n’aurait pas déclarée, les ateliers clandestins, les serres de cannabis, la production destinée à une consommation personnelle, etc.
Néanmoins, l’approche comporte aussi ses propres limites. Comment distinguer la consommation domestique de celle nécessaire au fonctionnement d’une micro-entreprise ou d’un trafic organisé ? Les statisticiens de l’époque l’ignorent, mais ils sous-estiment l’économie souterraine, qu’ils établissent à 3–4% pour la France, bien en dessous des dernières estimations des meilleurs pays du monde comme la Suisse ou l’Autriche, dont l’économie souterraine est aujourd’hui estimée à 7–8% de leur PIB. Elle omet notamment le caclul de la fraude fiscale que l’approche par la consommation d’électricité méconnait. Enfin, comment se fier à l’évolution de la demande d’énergie qui oscille surtout au gré des prix de l’offre (internationale) d’énergie plus qu’à la croissance de l’économie non observée ?
En réalité, il manque surtout une base au modèle, une proportion naturelle d’économie souterraine. Pour l’établir, les statisticiens ont mis au point la méthode dite “MIMIC”, créée par Schneider au début des années 2000. L’objectif : déterminer l’économie souterraine à partir d’indicateurs évaluables. En intégrant des causes (chômage, pression fiscale, qualité des institutions…) et des conséquences (demande de cash, consommation d’électricité, fraude détectée…), le modèle se précise. C’est alors l’évolution des indicateurs qui permet de conclure à la croissance ou la contraction du volume de l’économie parallèle. À tel point qu’elle est souvent surestimée par la redondance de causes ayant une origine similaire, comme nous montre ce graphique.

Émerge alors l’idée de faire un modèle hybride, entre sous-estimation et sur estimation. La contribution de Dybka (2019) a ainsi véritablement amélioré la confrontation des modèles telle qu’elle existe désormais dans la littérature contemporaine de l’économie souterraine dont la Banque de France s’inspire dans ses derniers rapports. Il découvre notamment que c’est moins le niveau des taxes que la complexité du système fiscal et le consentement à payer des taxes qui agit sur l’économie souterraine. Enfin, pour aller plus loin, il suggère d’analyser de nouveaux indicateur comme la quantité d’épargne détenue en cash ou la vitesse de circulation de la monnaie dans l’économie non observée.
Les analyses sectorielles (directes)
Pour compléter les signaux macroéconomiques, l’État s’est penché vers ses services de répression des fraudes et commande des enquêtes pour déterminer la proportion d’économie non observée par secteur. Et le cerbère ne manque pas de têtes pour montrer les dents : Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique, Office Central de Lutte contre la Corruption et les Infractions Financières et Fiscales, Agence Française Anticorruption, Parquet National Financier. Mais derrière ces grands titres, des géants aux
pieds d’argile qui manquent de ressources et d’organisation, a déploré la Cour des Comptes en 2019.
C’est pourquoi, les services de l’État ne mènent pas des inspections exhaustives mais extrapolent les résultats de leurs enquêtes. Chaque année, la direction générale des finances publiques procède à plus de 30 000 contrôles d’entreprises dont 6 000 seraient volontairement visés. L’État détermine surtout l’activité dissimulée et la fraude fiscale pour chaque secteur à partir d’échantillons significatifs, notamment dans le BTP, destinés à l’INSEE. L’institut estime ainsi le travail dissimulé à 2% voire 4% du PIB, soit entre 50 et 100 milliards d’euros. Quant à l’activité illégale, les douanes et les forces de l’ordre l’estiment à 10 milliards d’euros, c’est-à-dire 0,5% du PIB en 2024.
À l’appui des inspections et perquisitions, l’État et ses consultants commandent des enquêtes qualitatives et anonymes sur le respect du système fiscal. Par exemple, le sondage Opinion Way pour la Fondation iFRAP (octobre 2021) effectué sur un échantillon de 2 000 personnes représentatif de la population française montre que 24% des Français connaissent un travailleur dissimulé. 13% assument avoir eu recours à une main-d’œuvre non déclarée et 9% déclarent avoir fraudé la TVA. Cela étant dit, l’enquête estime que les entreprises inexistantes sur le plan juridique produisent l’équivalent de 3,3% du PIB français.
Plus que l’intention de frauder, c’est l’enquête de “non-satisfaction” de l’État qui intéresse les chercheurs : la capacité morale des travailleurs à ne pas respecter le droit fiscal. A cet effet, World of Labour, un think tank, a publié en 2024 le tableau suivant :

Les chercheurs se nourrissent de ces données pour alimenter la méthode MIMIC. Les indicateurs macroéconomiques sont donc enrichis des enquêtes institutionnelles et des résultats des banques directement confrontées à la fraude financière. C’est notamment en prenant une série de mesures pour limiter l’anonymat des transactions effectuées en cash que les banques commerciales ont témoigné d’une réduction de la demande de billet.
De la transparence dans un milieu où l’anonymat règne, voilà un remède radical. Depuis 2010, les paiements de plus de 3 000 euros doivent désormais être justifiés et peuvent faire l’objet d’un audit du Tracfin, la police financière. En 2015, la limite a été abaissée à 1 000 euros. Puis en 2019, la Banque centrale européenne a décidé d’arrêter la production des billets de 500 euros, peu utilisés par les particuliers. Elle se justifie par l’intention de rendre le transport et le stockage des grandes sommes de billets plus difficiles.

Ratio économie non observée / PIB français. Source : Banque de France, 2023.
Les résultats sont probants. L’Urssaf estime notamment que le travail dissimulé dans le BTP est passé de 15 milliards d’euros avant 2020 à 12 milliards après 2020. Toutefois, les limitations sont détournées par diverses stratégies : fractionnement des dépôts de 999 euros, utilisation des néobanques comme Revolut, dépôt dans des banques étrangères, cryptomonnaies, etc. À l’ère du big data, les banques comme les fraudeurs redoublent d’ingéniosité et ne sont pas sans rappeler qu’il existe bel et bien un niveau naturel d’économie non observée malgré le perfectionnement de sa répression.
Le travail qu’il reste à faire est orienté vers la lutte contre la sous-déclaration du chiffre d’affaires des entreprises et la fraude à la TVA, incluses dans la comptabilité nationale. C’est pourquoi, dans le cadre de la loi de finances de 2024, les entreprises de plus de 250 salariés devront se convertir à la facturation électronique en utilisant l’une des 138 plateformes en ligne agréées par l’État, dès le 1er septembre 2026. Les petites entreprises ont un délai d’un an supplémentaire pour se convertir.
* * *
En définitive, la mesure de l’économie non observée reste un défi méthodologique, où aucune approche n’est parfaite. Dans une étude de 2018, le FMI conclut : “Il n’existe pas de méthode idéale. Toutes les méthodologies, sans exception, présentent à la fois des avantages et des inconvénients. Dans la mesure du possible, il est préférable d’utiliser plusieurs méthodes.” Les pays développés, comme la France, peuvent s’appuyer sur des bases de données riches et des contrôles strictes (facturation électronique, limites de dépôts en cash…) pour estimer et réduire l’économie parallèle. En revanche, ailleurs dans le monde où les données manquent, l’innovation méthodologique reste cruciale pour capturer une réalité économique souvent majoritaire.
BARA permet à tous les étudiants qui le souhaitent de publier de manière simple. Il vous suffit de vous inscrire sur la page "publier avec nous" puis de nous envoyer votre travail à l'adresse contact@bara-think-tank.com en s'assurant de bien respecter chaque critère pour les différents formats.
Non ! Que cela concerne les baratins, les baragouins ou les analyses, les propos qui y sont tenus n'engagent que leurs auteurs. BARA ne souhaite en aucun cas corroborer ou infirmer ces propos, et ce, même s'ils peuvent faire l'examen d'une vérification avant leur publication.
Oui ! Pour cela, il vous suffit de nous contacter à l'adresse suivante contact@bara-think-tank.com . Vous devrez préciser en objet de votre mail "Retrait" suivi du format de votre écrit (Baratin, Baragouin ou Analyses). Votre mail devra par la suite contenir la référence exacte de la publication.
Non ! Outre la responsabilité de vos propos, publier avec nous ne fait pas de vous un membre de BARA. Vous n'avez pas non plus à publier de manière régulière. BARA offre l'opportunité d'être complètement maître de son activité, chaque étudiant peut choisir son format de publication et son rythme de publication.