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Nommer c'est reconnaître : Taiwan, Corée du Sud et la politique d'une seule Chine

Lors de la cérémonie d'ouverture des JO de Paris 2024, les athlètes sud-coréens ont été présentés comme athlètes de la République populaire démocratique de Corée, soit de Corée du Nord, plutôt que de République de Corée.

Article publié le Apr 26, 2026
Amaya PLA DIAZ
Troisième Année à Sciences Po Lyon
Pour citer ce baragouin :
Amaya PLA DIAZ, "Nommer c'est reconnaître : Taiwan, Corée du Sud et la politique d'une seule Chine", BARA think tank, publié le Apr 26, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/nommer-cest-reconnaitre-taiwan-coree-du-sud-et-la-politique-dune-seule-chine]

La gaffe du Comité Olympique soulevait la subtilité des noms officiels des pays. Appeler la République Française, France, ne cause pas d'outrage diplomatique mais l'impact est différent lorsqu'il s'agit de pays encore en guerre ou sans reconnaissance officielle unanime. Le 23 mars 2026, le ministre des affaires étrangères taïwanaise Lin Chia-Lung annonce que les ressortissants sud-coréens ne seront plus catégorisés comme de « République de Corée » mais de « Corée du Sud », en réponse à la dénomination de Taiwan sous le nom de « Chine (Taiwan) » dans le système de cartes d'arrivée électronique coréen. Une simple histoire de changement de nom qui souligne toute la complexité de la position sud-coréenne sur la politique d'une seule Chine.

La politique « One China »

A la fin des années 1940, la guerre civile chinoise se conclut par le retrait du Kuomintang, alors parti gouvernant de la République de Chine, sur l'île de Formose. Malgré cette relocalisation en dehors du continent, le parti déclare rester le seul gouvernement légitime de la Chine. En réponse, le Parti Communiste Chinois établit la République Populaire de Chine en 1949 et déclare souveraineté sur l'ensemble du territoire chinois, dont Taiwan. Ce conflit entre la République et la République Populaire conduit de facto à l'existence de deux Chines.

C'est ici qu'intervient le principe de la Chine unique, une politique qui défend l'existence d'une seule Chine unie. C'est une position défendue par la République Populaire de Chine qui argumente qu'il n'existe qu'une seule Chine légitime des territoires chinois, que ceux-ci soit le continent ou des territoires plus disputés comme Hong Kong et le Tibet. La RPC administre ainsi de facto Taiwan comme sa 23e province et institutionnalise ce principe par la loi anti-sécession de 2005. Pour les acteurs internationaux, reconnaître ce principe revient donc à ne pas reconnaître officiellement Taiwan comme un pays indépendant de la Chine continentale.

La RPC refuse tout échange diplomatique ou commercial avec les pays qui s'opposent à cette vision du conflit de souveraineté. Ainsi la plupart des pays tout comme l'ONU acceptent ce principe. Taiwan est officiellement reconnu à l'international par seulement 11 pays et la majorité des autres pays considère l'île comme un territoire de la RPC. Officieusement, cependant, nombre de ces pays maintiennent des relations avec Taipei et s'opposent à la violation de la souveraineté taïwanaise par la République Populaire de Chine dans le cadre d'une potentielle ingérence militaire.

La Corée du Sud : un pays au centre des tensions sino-américaines

Il n'y a pas de véritable définition officielle de ce qui fait d'un pays une puissance moyenne et les approches de cette catégorisation sont multiples. Certains chercheurs utilisent des facteurs mesurables comme la population, la superficie ou encore le revenu national brut. Une puissance moyenne serait donc un pays qui serait médian aux autres pays en comparaison. Cependant, il est bien plus intéressant d'étudier la conduite diplomatique que l'économie de ces pays pour les classer dans cette catégorie. C'est la position de l'approche normative et comportementale. Une puissance moyenne serait caractérisée par son attitude, notamment à l'international, et sa proximité avec des initiatives multilatérales et pacifiques qui visent à la stabilité de l'ordre international. Les pays qui s'inscrivent dans ce comportement priorisent les compromis et la coopération entre nations aux vues similaires.

Le terme « middle power » est bien plus parlant que sa traduction française pour analyser le cas de la Corée du Sud. En effet, il sous-entend un autre aspect des puissances moyennes: leur position dans les conflits internationaux. L'Etat sud-coréen correspond tout à fait à ce principe par sa position géographique et idéologique. Le pays se situe entre la Chine et le Japon mais aussi au milieu des sphères d'influences chinoises et américaines. Depuis la présidence de Kim Dae-Jung, dans les années 1990, la politique étrangère coréenne se présente comme une épée à double-tranchant, cherchant à balancer des liens étroits avec les Etats-Unis mais aussi la Chine. Cette position se résume par anmi-gyeongjung, autrement dit « sécurité avec les Etats-Unis, économie avec la Chine », qui vise à balancer l'important allié qu'est Washington mais aussi le partenaire stratégique économique que représente Pékin.

Séoul illustre surtout la posture diplomatique d'une puissance moyenne par sa volonté de rester neutre dans la montée des tensions sino-américaines. Une neutralité fortement mise à mal depuis l'accueil du système de missiles anti-balistiques américain, THAAD, sur le territoire coréen en 2016, ce qui cristallise des tensions avec le voisin chinois.

Une évolution de la position sud-coréenne concernant la question de Taiwan ?

Depuis 1992, la Corée du Sud n'entretient plus de relations diplomatiques officielles avec Taiwan dû à son adhésion à la politique d'une seule Chine. Malgré cela, comme beaucoup d'autres pays, elle accueille une mission diplomatique taïwanaise qui agit comme ambassade en l'absence d'une représentation diplomatique officielle. La position de Séoul vis-à-vis des tensions du détroit de Taiwan a toujours été la neutralité, de peur d'antagoniser le régime chinois et impacter leurs relations. En 2021, les mentions d'opposition à « des changements unilatéraux au statu quo » ressortent de discussions entre des officiels sud-coréens et états-uniens. C'est une des premières fois que la Corée du Sud se positionne sur la question, et ce en faveur d'une résolution pacifique. Bien que ne prenant pas officiellement de « côté », ces déclarations tendent à pencher en faveur des revendications taïwanaises.

Que pouvons-nous comprendre de la décision coréenne de renommer Taïwan en « Chine (Taiwan) »  dans son système d'immigration ?

Alors que la Corée du Sud semble ces dernières années pencher du côté taiwanais, ce conflit de nomenclature expose un soudain changement de position et un rapprochement vers la posture de la République populaire de Chine. Jusque là les ressortissants taiwanais étaient catégorisés comme provenant de Taiwan sur les cartes d'arrivée de l'immigration sud-coréenne. Cependant depuis l'introduction des e-cards, l'option proposée par le système est « Chine (Taiwan) ».  Cette rétrogradation dans la catégorisation des ressortissants de Taïwan est perçue par les autorités nationales comme sapant la souveraineté du pays.

Bien que non-accompagné d'un changement de position officielle sur la question de la souveraineté de Taiwan, ce changement de catégorisation soulève l'existence de potentielles pressions de Pékin dûes au rapprochement sud-coréen de la sphère idéologique américaine. Ceci s'inscrit dans une escalade des tensions dans la région, notamment depuis la prise de position ferme du Japon sur une potentielle ingérence chinoise à Taiwan. Le 7 novembre 2025, la première ministre japonaise Sanae Takaichi rappelle la menace que la question taïwanaise pose pour le Japon et souligne qu'elle pourrait justifier l'usage de la force en cas d'ingérence. Ce discours a engendré des réactions chinoises très virulentes. La décision de la Corée du Sud de changer le nom de Taiwan dans son système de cartes d'arrivée est peut être une tentative de recentrer sa position sur la politique de la Chine unique. Ceci montre toute la complexité d'allier sa proximité idéologique avec les Etats-Unis et ses liens économiques très étroits avec la Chine qui se fait menaçante.

« Pas de vagues en Corée du Sud » : une illustration de l'évolution de l'avis populaire quant à la réunification de la péninsule ?

En réponse à ce changement de catégorisation dans le système sud-coréen, le ministère des Affaires étrangères taiwanais a appliqué le principe de réciprocité en rétrogradant la République de Corée en Corée du Sud dans son système de cartes d'arrivée électroniques. Le nom officiel de la Corée du Sud, la République de Corée (Daehanminguk, 대한민국), date de sa fondation en 1948. Il souligne, avec l'usage de Corée sans spécification de « Sud », sa revendication de la souveraineté de l'entièreté de la péninsule coréenne. Utiliser officiellement l'appellation Corée du Sud s'oppose implicitement à cette revendication.  Jusque-là, l'utilisation du nom officiel dans le processus d'immigration taiwanais s'inscrit dans la reconnaissance diplomatique de la Corée du Sud. Cependant, cette récente re-catégorisation peut remettre en question cette position.

A l'inverse de la question quant au changement de nom de Taiwan dans le système coréen pour la population taïwanaise, le changement de nom de la Corée du Sud dans le système taiwanais n'offusque pas autant les officiels et nationaux sud-coréens. Cette absence de réaction reflète une évolution profonde de l'identité nationale sud-coréenne. Le sondage de 2024 du Korea Institut for National Unification révèle que l'attachement à la réunification s'est effondré, notamment auprès des plus jeunes générations. Seulement 46.5% de la génération millénale sud-coréenne estime la réunification de la péninsule nécessaire. Même dans une hypothèse non-conflictuelle, 57,7% de la population préfère une coexistence des deux Corées à une réunification.

Jusqu'en 2016, la principale raison mise en avant pour justifier la réunification était la notion d'une ethnie commune, d'un seul peuple séparé par la guerre. Depuis 2017, la volonté de s'opposer à la menace de la guerre dépasse cette idée, reflétant l’évolution des mœurs. Ceci suggère que les jeunes générations ne considèrent plus tant leurs voisins du Nord comme leurs frères de sang. L'identité nationale s'est construite indépendamment de la péninsule dans son ensemble, devenant distinctement sud-coréenne plutôt que purement coréenne.

Que tirer de ces jeux de noms ?

Là où le nom « Corée du Sud » ne menace pas l'existence de l'État sud-coréen en tant que tel, chaque nom employé pour parler de Taiwan est une lutte pour sa reconnaissance internationale. La réciprocité appliquée par le ministère des affaires étrangères taïwanais révèle finalement une véritable asymétrie. Être renommé administrativement « Corée du Sud » ne coûte rien à Séoul. Être renommée « Chine (Taiwan) » remet en question la souveraineté même de Taipei et met en péril son existence.

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