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Du 31 mars au 3 avril 2026, Emmanuel Macron était en déplacement au Japon et en Corée du Sud pour rencontrer ses homologues asiatiques.

Ces visites présidentielles font suite aux visites présidentielles en Asie du Sud-Est en mai 2025 et s'inscrivent dans un contexte d'accélération de réduction des dépendances européennes à l'allié américain qui se fait de plus en plus imprévisible. Soulignant cette volonté, la direction interministérielle du numérique a annoncé vouloir défendre la souveraineté numérique de l'État, par sa sortie de Windows au profit du système d'exploitation open source Linux. Les pays asiatiques se présentent-ils comme des alliés tactiques dans la stratégie européenne de limitation de leur dépendance aux États-Unis? À l'aube des 50 ans de la collaboration UE-ASEAN, les derniers déplacements présidentiels français semblent soulever l'envie d'ouvrir une troisième voie européenne dans une région tiraillée par les sphères d'influence sino-américaines.
« Prévisible ». C'est le mot qu'Emmanuel Macron a utilisé pour décrire l'Union Européenne lors de sa prise de parole le 1er avril à Tokyo, où il est en déplacement. Dans l'usage de ce terme, sans les nommer directement, le président français fait référence à l'imprévisibilité des États-Unis. Il accuse le manque de concertation entre Bruxelles et Washington alors que ce dernier est l'allié historique d'une Europe qui en souligne sa dépendance.
Depuis 1945, les États-Unis se sont imposés comme les « grands frères » d'une Europe meurtrie par la guerre. C'est en partie grâce à l'aide américaine que « les français ne parlent pas allemand », pour reprendre les propos condescendants de la porte-parole de la Maison Blanche Karoline Leavitt. Même si cette assertion déforme la réalité en sapant l'aide des autres pays alliés et de la résistance française, il faut reconnaître le rôle important des États-Unis dans la libération de l'Europe mais surtout sa réparation avec l'aide financière du plan Marshall et la promesse de défense mutuelle de l'OTAN. Cette relation fraternelle se fragmente ces dernières années alors que les leaders européens se considèrent davantage traités comme des vassaux que des alliés par Washington.
À l'heure actuelle, Washington restent les partenaires privilégiés de l'Union Européenne tant l'accord bilatéral transatlantique est la relation commerciale internationale la plus intégrée à plus grande échelle. Chaque jour, 4,4 milliard d'euros en biens et services naviguent entre les deux alliés. Cette attache commerciale est d'autant plus visible dans le secteur de la défense, où l'Europe est structurellement dépendante. Militairement, les États-Unis sont omniprésents sur le territoire européen avec 31 bases permanentes et 68 000 militaires en stationnement. Ce sont 38% des exportations d'armes américaines qui parviennent à l'UE.
Cependant, la tournure protectionniste prononcée de la politique de sécurité américaine sous la présidence de Donald Trump fragilise les liens avec son allié européen. Subissant le contre-coup, L'Europe est forcée à chercher des alternatives. Sapée dans les discussions sur la guerre en Ukraine ou encore non-consultée avant l'attaque en Iran, Bruxelles refuse de dépendre d'une « grande puissance qui veut [la] vassaliser. [Elle] n'a pas envie qu'au fond, [ses] modèles économiques soient au service d'agendas géopolitiques qui ne sont pas les [siens] », comme le souligne le président français.
De l'autre côté de la pièce, l'Union Européenne entretient des relations commerciales importantes avec la Chine, notamment dans le domaine des machines et appareils mécaniques. Le commerce bilatéral de marchandises s'élève à 732 milliards d'euros en 2024. La Chine est la troisième destination des exportations européennes et le plus grand partenaire de l'Europe pour les importations. En 2023, Ursula von der Leyen mettait en garde sur les risques pour l'industrie européenne qui en découlent. Resté lettre morte, cet avertissement soulève le danger de la dépendance au géant chinois, comme le démontre en 2023, le déficit commercial de l'UE avec la Chine dépassant les 400 milliards d'euros. La Chine se présente indispensable, notamment dans la production et le raffinage de terres rares, dominant le marché avec 68% de leur production et un quasi-monopole de leur raffinage. La dépendance mondiale à ces minéraux touche aussi l'Europe et toute ses industries de pointe qui en dépendent. En 2025, quand le gouvernement chinois durci le contrôle sur leurs exportations en exigeant des licences, certaines parties de la base industrielle européenne ont fait face à une crise. Celle-ci ne s'est calmée qu'à l'annonce d'un an de répit, obtenu par le président américain lors d'un sommet avec son homologue chinois, en octobre. L'EU n'a en aucun cas pris part aux négociations et se repose grandement sur Washington. Ses entreprises en sont reconnaissantes mais cela reflète un problème évident de l'Union Européenne: elle doit réussir à s'imposer comme acteur de ses propres batailles.
Ainsi, face à ces dépendances, l'UE cherche à diversifier ses partenaires. L'Asie de l'Est et Indo-Pacifique pourrait se présenter comme un acteur privilégié.
Ce modèle sécuritaire dépendant des États-Unis n'est pas unique à son allié européen. L'Asie connaît la même situation de vassalité sécuritaire depuis longtemps. En miroir des 31 bases militaires sur le sol européen, la présence militaire américaine sur le continent asiatique est importante et se dresse en rempart aux risques sécuritaires existants dans la région. L'Asie de l'Est et la région pacifique héberge le deuxième plus grand groupe de troupes états-uniennes stationnées à l'étranger avec environ 70.000 personnels militaires, dont plus de la moitié au Japon et en Corée du Sud.
C'est sur le terrain commerciale que la Chine, grande puissance régionale, domine la région. Elle est, en 2023, par exemple, le partenaire économique externe primaire de l'ASEAN, représentant 18,8% du commerce du groupe de pays d'Asie du Sud-Est. En 2023, elle représente 19,7% des exportations coréennes et 22,2% de ses importations, en faisant le partenaire commercial privilégié de la Corée du Sud. Le Japon lui-même, pourtant l'un des rivaux historiques de la Chine, attribue, en 2023, environ 20% de son commerce extérieur avec Pékin.
La puissance chinoise excelle dans l'art de vassaliser économiquement ses voisins. La Belt and Road Initiative (BRI), autrement appelée les Nouvelles Routes de la Soie, en est l'exemple le plus parlant. Elle instaure une dépendance commerciale de nombreux pays d'Asie du Sud-Est. À titre d'exemple, le corridor économique ferroviaire entre Boten et Vientiane présente une opportunité pour le Laos qui cherche à réduire ses coûts de transports et une porte ouverte sur les marchés d'Asie du Sud-Est pour les provinces chinoises. Le coût du projet est exorbitant, partagé entre la Chine, 70%, et le Laos à 30%. Une initiative « win-win » sur le papier. Cependant, cet engagement financier a endetté le Laos qui se retrouve obligé d'emprunter des fonds auprès de la Banque d'import-export de Chine et autres banques chinoises. Les opportunités commerciales que présentent les projets chinois resserre l'écrou de la dépendance financière de l'Asie du Sud-Est à leur créancier chinois.
Mais le géant chinois, pour autant un partenaire économique indispensable, représente une menace sécuritaire latente pour ses voisins, qui s'enfoncent en réponse dans leur dépendance à la protection militaire américaine. Les revendications chinoises en mer de Chine méridionale cristallisent les rapports. « La ligne des neufs traits » chinoise, développée pour justifier ces revendications, empiète sur les ZEEs des Philippines, du Vietnam ou encore de la Malaisie, tous membres de l'ASEAN. Les ambitions d'invasion de Taiwan sont l'épine dorsale de toutes ces tensions. L'échéance du centenaire de la République Populaire de Chine en 2049 est souvent citée comme horizon possible d'une tentative de réunification forcée. Un conflit dans le détroit de Taiwan ne serait pas un simple règlement de compte régional mais une véritable guerre aux portes de tous les pays de l'est du continent. Le Japon se positionne fermement contre toute invasion chinoise de l'île et la première ministre Sanae Takaichi souligne que la moindre ingérence justifierait l'emploi de la force. Une position partagée par les États-Unis comme le démontrait les nombreuses prises de parole de Joe Biden à l'égard d'une intervention militaire américaine en cas de conflit. Cependant son successeur, Donald Trump ne semble pas la partager comme l'entend sa prise de parole après sa visite à Pékin des 14 et 15 mai 2026, où il souligne ne pas encourager l'indépendance de Taiwan. Cela semble souligner un tournant dans la politique américaine sur la question de Taiwan alors que les Etats-Unis ont suspendu les ventes d'armes vers l'île jusqu'à nouvel ordre. Cependant la ligne de communication de Washington sur la question est de nier tout lien entre cette mesure et un potentiel changement de position sur la question de Taiwan, soulignant une redirection purement pratique de ces armes vers le conflit en cours au Moyen-Orient.
La rivalité sino-américaine polarise les relations internationales entre deux pôles réminiscents de la Guerre Froide: suivre le lead américain ou se tourner vers la jeune économie chinoise, spectre du bloc soviétique. Bien plus qu'une simple compétition économique, les relations entre la Chine et les États-Unis reflète une véritable bataille idéologique.
Le continent asiatique, qui est le terrain privilégié de cet affrontement, cherche une marge de manœuvre. Ainsi, la position de plusieurs pays asiatiques est, depuis plusieurs années, l'ambiguïté stratégique ou « hedging ». Le professeur Cheng-Chwee Kuik décrit ce principe comme une sorte de « neutralité + », une réponse pragmatique à l'émergence d'une nouvelle bipolarité des relations internationales. Il précise qu'il ne faut pas comprendre cela comme ne pas prendre position mais plutôt comme ne pas prendre de côté. L'Asie de l'Est revendique sa neutralité et sa position centriste en diversifiant ses relations plutôt que de les restreindre. C'est ce que pratique la Corée du Sud en tant que « middle power », cherchant à balancer autant la sécurité garantie par les soldats américains sur son sol et sa position en tant que troisième partenaire commercial de la Chine. Son refus de rejoindre, dans sa forme initiale, le Chip 4 Alliance, une alliance pro-américaine sur les semi-conducteurs, afin de ne pas froisser son voisin chinois, illustre parfaitement l'ambiguïté stratégique des relations sud-coréennes. Dans l'objectif de réduire ses dépendances, le principe de « ASEAN centrality » refuse toute architecture de sécurité régionale qui ne passerait pas par l'ASEAN, afin d'éviter d'être l'enjeu passif d'une rivalité sino-américaine.
Cette aspiration commune au non-alignement est précisément la fenêtre d'opportunité européenne. L'Europe peut engager le dialogue et se présenter comme un partenaire qui ne demande pas à choisir, à l'inverse de Washington qui exige l'alignement et Pékin qui l'achète.
D'après le récent sondage State of Southeast Asia de ISEAS-Yusof Ishak Institute, pour la sixième année consécutive, l'Union Européenne est perçue comme un parti tierce privilégié en tant qu'alternative à la rivalité américano-chinoise. Melinda Martinus, chercheuse à l'ISEAS, souligne que l'Europe est vue comme un partenaire de confiance de par sa « forte association avec le droit international, le multilatéralisme et le leadership climatique [qui] renforce son image d'acteur stabilisateur et non coercitif ». C'est bien cette image de prévisibilité et non-hégémonique qu'Emmanuel Macron a cherché à refléter tout au long de ses déplacements en Asie de l'Est. Si l'UE prend de l'importance en Asie, ce n'est pas tant car elle est soudainement devenue un acteur de pouvoir mais car les deux autres grandes puissances faillissent dans la région. Céline Pajon, responsable de la recherche sur le Japon et l'Indo-Pacifique au Centre d'études asiatiques de l'Ifri, souligne que « L'Europe, à elle seule, peut offrir à l'Asie du Sud-Est une option précieuse pour se protéger contre les risques de dépendance excessive à l'égard de la Chine ou des États-Unis ».
Pour Bruxelles, ces liens ouvrent une double opportunité: diversifier ses chaînes d'approvisionnement dans les secteurs critiques de la transition numérique, et accéder à des marchés de défense qui ne soient ni américains ni chinois. Cette attractivité est réciproque car l'Europe ne cherche pas seulement des débouchés en Asie, elle a aussi quelque chose à offrir.
Dans le domaine du numérique, l'UE se démarque par ses démarches de protection de sa souveraineté numérique. Elle s'oppose à la collecte des données par les plateformes américaines et à la surveillance d'État chinoise en développant des réglementations importantes comme son cadre réglementaire sur la protection des données utilisateurs ou le RGPD, adopté en 2018. Ce modèle de gouvernance influence déjà des pays asiatiques qui s'en inspire pour réglementer leur souveraineté numérique. C'est le cas du Japon, qui depuis 2019 reconnaît l'équivalence de son cadre juridique avec le RGPD européen, un premier jalon d'une convergence dépassant de simples relations commerciales. La même année, l'Union Européenne et l'ASEAN font une déclaration conjointe sur la coopération en cybersécurité. Depuis, Bruxelles multiplie les rapprochements avec des acteurs asiatiques. Par exemple, elle a lancé entre 2022 et 2023, trois « Digital Partnerships » avec le Japon, la Corée du Sud et Singapour, ouvrant la voie à la coopération sur les questions numériques et de cybersécurité.
Mais la crédibilité européenne ne peut reposer que sur des règlements, notamment s'il elle souhaite se présenter comme un nouvel acteur dans une région où le risque de conflit armé est la première préoccupation. Lizza Bomassi, une analyste à l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne déclare que « dans ce contexte, le partenariat UE-ASEAN n'a pas pour objectif la dissuasion militaire, mais sert un mécanisme de défense symbolique et crucial. Il renforce l'idée que l'Asie du Sud-Est n'est pas isolée et a de multiples partenaires, la rendant plus résiliente à la coercition. » Les visites en Asie du Sud-Est du président français en 2025 et en particulier son discours d'ouverture au Shangri-La Dialogue soulignent l'interconnexion de la sécurité de l'Europe et de l'Asie. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, Emmanuel Macron veut démontrer qu'il s'agit loin d'un simple conflit armé sur le territoire européen mais le risque d'ouvrir la voie à des ingérences militaires unilatérales. Il en tire un parallèle avec le risque d'un conflit dans le détroit de Taiwan ou encore en Mer de Chine. Après son déplacement en Corée du Sud, son interlocuteur sud-coréen, le président Lee Jae-Myung, déclare le désir de renforcer la coopération franco-coréenne dans le domaine de la défense face au risque énergétique qu'expose la fermeture du détroit d'Ormuz. Cette interconnectivité face aux risques de sécurité grandissant est aussi soulignée lors du dernier meeting ministériel EU-ASEAN, le 27 et 28 avril.
Bien que semblant encouragé, ce désir d'une « troisième voie » européenne en Asie se heurte à des limites structurelles qu'il peine à dépasser. L'influence sino-américaine dans la région reste trop importante et nécessaire pour que les acteurs asiatiques s'en détachent complètement. L'Union Européenne bien que reconnue comme un partenaire stratégique garde un poids marginal. Les liens économiques restent, en Asie du Sud-Est, la principale fondation des relations diplomatiques, et Bruxelles traîne le pied dans ce domaine. Pékin reste le plus grand partenaire commercial de la région depuis 2009, suivit par les États-Unis. L'Europe peine derrière, bien que troisième partenaire privilégié, avec un écart approximatif de 200 milliards de dollars avec les États-Unis et 700 milliards de dollars avec la Chine. La marche pour rivaliser avec les deux s'avère titanesque alors même que l'idée d'un accord de libre-échange UE-ASEAN tarde à se concrétiser depuis 2007. La dépendance économique au marché chinois et la menace latente d'une escalade cristallisent la possibilité de donner corps à la volonté d'une troisième voie européenne.
Ainsi, sans véritable renforcement des relations commerciales euro-asiatiques et présentation d'un front solide contre la menace chinoise, l'Union Européenne présente une troisième voie attrayante dans l'idée mais peinant à se matérialiser. La multipolarisation du terrain de jeu sino-américain bien que semblant nécessaire, se présente difficilement de manière réaliste sans son manteau utopique.
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