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"Je ne sais pas à qui appartient cette île. Ce sont des histoires politiques, nous, nous voulons juste vendre notre poisson", citation d'un pêcheur kenyan

Au cœur de la région des Grands Lacs, perdue à l’est du grand lac Victoria, se trouve l’île de Migingo. Une petite île d'approximativement 5000m2, environ la taille d’un terrain de football, à cheval entre la frontière kényane et ougandaise. Dans un lac riche de ressources, qui regorge notamment de poissons rares pour les pays enclavés au sein de l’Afrique comme l’Ouganda, l’île de Migingo représente, malgré sa petite taille, un point stratégique pour l’accès à ces ressources. C’est pourquoi une île si petite, un véritable caillou au milieu du plus grand lac d’Afrique, est l’objet de tant d’enjeux et de tensions entre les pays qui en revendiquent la souveraineté, particulièrement le Kenya et l’Ouganda. Si l’îlot est la plupart de temps attribué au Kenya, il est également revendiqué par l’Ouganda depuis les années 2000.

Parfois appelée « île de métal », voire « île de tôle », l’île de Migingo est recouverte d’habitations, quasiment toutes étant des habitations de pêcheurs vivant sur l’île en permanence. Il s’agit d’une des îles les plus peuplées du monde entier, par rapport à sa taille, qui ne permet normalement pas d’accueillir les quelques 600 habitants y résidant. (Bien que le nombre exact de personnes présentes sur Migingo en permanence soit sujet à débat, les estimations varient entre 150 et 600 personnes, une fourchette énorme et un nombre dans tous les cas extrêmement élevé au vu de la superficie limitée de l’île.) Mais alors pourquoi un tel engouement autour de l’île de Migingo ?
La rareté des ressources autour de l’île n’est pas un hasard. Dans les années 1950, des chercheurs de l’Uganda Game and Fisheries Department (UGFD) ont, malgré les contre-indications de la communauté scientifique, introduits dans le lac Victoria des perches du Nil, une espèce de poissons vivant dans les eaux douces, et réputée pour sa grande taille pouvant dans les cas les plus extrêmes atteindre la taille humaine. En 1954 notamment, quelques spécimens en provenance du lac Albert, entre l’Ouganda et la République Démocratique du Congo, furent introduits dans le lac Victoria, en guise de test. Au vu de la bonne acclimatation des perches à leur nouvel environnement, d’autres perches furent introduites progressivement dans le lac au cours des années 1950-1960. Or, en réalité les perches du Nil sont une espèce particulièrement invasive et carnivore, se nourrissant principalement d’autres poissons. Par conséquent, l’introduction d’une telle espèce dans l’écosystème du lac Victoria a largement déséquilibré celui-ci, menant à la disparition de nombreuses espèces endémiques, et à la surreprésentation des perches du Nil dans le lac. Malgré tout, en 1977, l’Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (ou FAO pour Food and Agriculture Organization) reconnait la présence des perches dans le lac comme positive, et bénéfique pour l’humanité. Ceci du fait de la valeur que les perches représentent pour la région autour du lac Victoria, les exportations de poissons de l’Ouganda, du Kenya mais également de la Tanzanie ayant explosées après l’introduction de la perche du Nil. Les perches du lac Victoria représentent ainsi un des principaux biens d’exportations des pays alentour et un moyen de subsistance capital pour les pêcheurs de la région.
Dès lors, les points d’accès directs aux ressources du lac sont essentiels pour les pays. C’est la raison pour laquelle Migingo est au cœur d’une querelle territoriale depuis le début des années 2000, le Kenya et l’Ouganda ne cessant de s’auto-approprier la souveraineté sur l’îlot. Afin de comprendre comment deux pays peuvent tous deux s’octroyer la responsabilité d’une île aussi petite que Migingo, il est nécessaire de retracer l’histoire de l’île et le fil de l’implantation des hommes dessus. De fait, les polémiques quant à l’appartenance de l’île à une nation en particulier remontent à sa découverte. Des pêcheurs kenyans se revendiquent comme étant les premiers à s’être installés sur l’île dans les années 1990, alors que cette dernière n’était qu’un territoire sauvage, tandis que d’autres pêcheurs ougandais prétendent avoir découvert Migingo au début des années 2000, alors qu’une seule habitation abandonnée s’y trouvait. À ce moment-là, l’île qui n’attirait que peu d’attention était intégrée au territoire kenyan par une frontière délimitée en 1926, dans un contexte d’occupation coloniale. Il est donc difficile de retracer l’histoire précise de l’installation des hommes sur l’île de fer, toutefois l’Ouganda fut le premier des deux pays à y envoyer des forces armées. En 2004, Kampala déploie des militaires pour taxer les quelques pêcheurs kenyans qui s’y trouvent, et officiellement pour protéger l’accès aux eaux poissonneuses ougandaises sur lesquelles les kenyans pêcheraient illégalement. Les forces de polices en profitent pour installer un poste directement sur l’île, et pour planter le drapeau de l’Ouganda sur l’île pour marquer son appartenance au pays. Une intervention qui bien sûr déclenche une réaction du Kenya, qui envoie lui aussi des troupes sur l’île afin de protéger ses pêcheurs et de contester la souveraineté auto-proclamée de l’Ouganda. Depuis cette année, des forces de police kenyanes et ougandaises ont toujours été présentes sur l’île, et les querelles quant à la souveraineté n’ont jamais réellement pris fin. En 2009, après des déclarations successives de souveraineté par le Kenya et l’Ouganda et des tentatives de négociations, notamment concernant le retrait des militaires ougandais de l’île ainsi que du drapeau planté en 2004, Yoweri Museveni, Président de l’Ouganda, déclare que si l’île appartient au Kenya, les eaux qui l’entourent sont celles de son pays, et que par conséquent les pêcheurs kenyans n’ont pas le droit d’y pratiquer leurs activités. Ces déclarations ne font qu’aggraver les tensions déjà existantes, impactant négativement les relations économiques et politiques entre les deux États. Malgré la tentative de création d’un comité commun pour régler la question, les deux pays n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur la délimitation finale de la frontière, et aucun rapport de ce comité n’a pu être publié, laissant la question en suspens. À l’heure actuelle, des policiers ougandais et kenyans sont en permanence sur l’île, ce qui fait régner un certain climat de tensions et d’incertitude, d’autant qu’avec la surpêche et le risque de disparition de la perche du Nil la situation risque de devenir encore plus critique.
En 2023, le Kenya rappelle le rôle de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), et de la Lake Victoria Fisheries Organization (LVFO) sous sa direction, en matière de promotion de la paix et du dialogue et de protection de la vie des pêcheurs. Si la création de la LVFO fut une étape dans la considération des problèmes liés au lac, et particulièrement Migingo, les mécanismes de résolution des conflits territoriaux sont incomplets et ne permettent pas de régler une bonne fois pour toute la question de la souveraineté sur l’île. Reste la question en outre des habitants, qui pour la plupart cherchent simplement un moyen de subsistance, et restent dans l’incertitude vis-à-vis du destin de l’île sur laquelle ils sont établis.
Si la plupart des habitants sont venus dans l’espoir d’une vie meilleure que sur le continent, et avec l’objectif de gagner de l’argent, beaucoup pour nourrir leur famille restée sur les terres, la réalité est toute aussi dure sur Migingo. La pauvreté y règne, les habitations sont précaires et limitées, beaucoup de riverains sont forcés de dormir à même le sol. En outre, les conditions sanitaires se sont largement déplorées avec la surpopulation dont souffre l’île : seules quelques toilettes sont disponibles, et leur accès est contrôlé par un habitant faisant payer l’entrée, l’île n’a pas d’accès à l’eau courante et beaucoup de personnes vivants sur l’île sont porteuses de maladie sexuellement transmissibles. La prostitution est une activité courante à Migingo, car peu de femmes vont pêcher, et les autres n’ont que peu d’autres moyens de gagner de l’argent. C’est une des raisons pour lesquelles le nombre d’habitants atteints du VIH ne cesse d’augmenter, et devient le problème de santé majeur de l’île. La prostitution est donc assez généralisée sur l’île, et il n’est pas rare que les femmes y vivant n’aient pas d’autres choix pour rester sur l’île. Car de fait, les inégalités y sont grandes. En effet, la pauvreté généralisée n’empêche pas l’existence de commerces, pour subvenir aux besoins des habitants, notamment une pharmacie, un petit supermarché, un coiffeur et quelques bars. Il existe même à Migingo une église ainsi qu’une mosquée. Mais la plupart des commerces sont tenus par les quelques mêmes habitants, la majorité des commerçants tenant les boutiques principales étant des Ougandais. Cela tient au fait que ces derniers sont arrivés en 2004 avec l’intervention des forces de police du pays, et sont depuis soutenus par le gouvernement ougandais. La légitimé des commerçants, et de ceux qui possèdent les embarcations sur lesquels vont pêcher les habitants, et qui donc en récoltent les fruits, se base parfois uniquement sur le fait qu’ils sont sur l’île depuis plus longtemps et sont soutenus par une partie des forces de police de l’île, notamment la police ougandaise, très présente et exerçant une forte pression sur les pêcheurs kenyans. Au-delà de ces conditions de vie difficiles et des inégalités fortes au sein du microcosme de l’île, la pêche autour de l’île est en elle-même une pratique dangereuse. Un bon nombre de pirates rôdent à côté de Migingo, et le rôle des polices ougandaises et kenyanes est également de protéger les pêcheurs de ces pirates, bien que ces derniers soient en réalité livrés à eux-mêmes. Les incidents liés à la piraterie sont de plus en plus nombreux autour de l’île, augmentant l’insécurité des pêcheurs, sans réaction de la part d’aucun État malgré les appels à l’aide des locaux. En outre, comme la plupart ne sont pas très expérimentés, et sont venus sur l’île en apprenant à pêcher sur le tas, et que l’activité de pêche n’est régulée par aucune autorité administrative ou gouvernementale, il arrive régulièrement que des embarcations se perdent et ne reviennent jamais sur l’île. Ce problème est d’autant plus récurrent que la consommation d’alcool est relativement importante sur l’île, au sein des quelques bars qui s’y trouvent. Beaucoup d’habitants disent « boire pour oublier », l’alcool semble être la cause d’une grande partie des incidents ayant lieu sur l’île et dans les eaux du lac.
Si les ressources autour de Migingo font l’objet d’autant de querelles, l’explosion rapide et inarrêtable de la perche du Nil dans les eaux du lac Victoria se traduit aujourd’hui par une surpêche et une surconsommation de l’espèce. Devenant un pilier central dans l’économie de la région, la Tanzanie, le Kenya et l’Ouganda développèrent une certaine forme de dépendance à la perche du Nil en matière de pêche. En plus d’attraper et d’exporter un nombre de perches largement supérieur aux attentes, réduisant drastiquement la population de poissons dans le lac, l’augmentation des activités industrielles autour du lac a eu de nombreuses conséquences négatives sur la biodiversité de celui-ci. L’installation d’usines, la destruction d’arbres pour établir ces usines, et par conséquent le déversement des eaux usées et l’utilisation massive de produits chimiques industriels ont contribué au dérèglement du lac, qui subit actuellement les effets de l’action humaine pour la deuxième fois, après l’introduction des perches dans les années 1950. Et cela sans compter les déchets que les habitants de l’île déversent directement dans les eaux du lac …
En résumé, l’île de Migingo, malgré sa petite taille, attire. Elle attire les pêcheurs, qui viennent y vivre dans l’espoir de trouver des poissons et de gagner de l’argent. Elle attire également l’attention du Kenya et de l’Ouganda, qui se l’arrachent sans parvenir à un accord, et ne la voient que comme un accès à des ressources illimitées maritimes. Elle attire des pirates, qui ne manquent pas cette occasion de saisir des ressources rares. Mais elle n’attire pas assez l’attention de la communauté internationale, ni des organisations sanitaires ou de l’EAC. Les conditions de vie y sont particulièrement déplorables et risquent d’aller en s’empirant au fil des années, la pêche de perches du Nil va s’y faire de plus en plus rare, ce qui aura pour effet d’appauvrir encore plus les pêcheurs déjà en difficulté sur l’île. Car si certains voient Migingo comme une « île de la débauche » où l’alcool et le sexe règnent en maître, l’îlot est surtout un endroit où les pêcheurs africains tentent de survivre et gagner leur vie, dans des conditions inadaptées. La possibilité, notamment pour l’EAC, de mettre en place une réelle médiation commune, une gestion de la pollution du lac et des conditions sanitaires sur l’île, et potentiellement une politique commune des taxes prélevées sur la poissons vendus par les pêcheurs, qui sont pour l’instant différenciées entre le Kenya et l’Ouganda, pourrait être envisagée plus sérieusement pour améliorer la vie des pêcheurs et apaiser les tensions régionales.
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YouTube (2025) Migingo Island documentary video. Disponible à : https://www.youtube.com/watch?v=_rSsP_gUwJk
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