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L’expansion du mandarin menace-t-elle la francophonie en Asie du Sud-Est ?

« La langue n’est pas neutre : elle est le vecteur d’une vision du monde »

Article publié le Mar 11, 2026
Élise ROY
5ème année, Master Relations Internationales à Sciences Po Strasbourg
Pour citer ce baragouin :
Élise ROY, "L’expansion du mandarin menace-t-elle la francophonie en Asie du Sud-Est ?", BARA think tank, publié le Mar 11, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/lexpansion-du-mandarin-menace-t-elle-la-francophonie-en-asie-du-sud-est]

« La langue n’est pas neutre : elle est le vecteur d’une vision du monde » explique en 1989 le diplomate Pierre Guidoni (FIPF, 2023). En Asie du Sud-Est, terre de migrations et de colonisations, les langues se mélangent depuis des siècles. Les onze pays qui aujourd'hui forment ce sous-continent usent de leurs langues nationales comme symbole de souveraineté.

Toutefois, d’autres langues continuent leur épopée au sein de ces pays. La francophonie, pensée comme la communauté des peuples francophones, imprègne toujours certains pays d’Asie du Sud-Est (Phoeurng, 2010). Après 29 ans d’absence dans la région, le Sommet de la Francophonie, rencontre entre les pays membres de l'Organisation Internationale de la Francophonie, est organisé en novembre 2026 à Phnom Penh, capitale cambodgienne. Est-ce l’expression d’une réaffirmation du rôle de la francophonie en Asie du Sud-Est, à l’heure ou la Chine intensifie la diffusion de sa propre langue ?

L’expansion du mandarin dans la région est une réalité. La question est de savoir s’il faut s’en inquiéter ?  La diffusion conjointe de la francophonie et de la sinophonie [1] est-elle réalisable ?

Cet article entend offrir un regard croisé des influences linguistiques exercées par la Chine et la France [2]. Il reviendra d’abord sur la manière dont les colonisations ont conduit à l’apparition de diversités linguistiques régionales, et qu’aujourd'hui cette influence se poursuit à travers les réseaux d’Instituts de langue. Enfin, il évoquera l’évolution différenciée de cette influence linguistique, marquée par l’expansion rapide de la sinophonie, qui concurrence la francophonie dans plusieurs pays d’Asie du Sud-Est.

Un plurilinguisme régional façonné par les colonisations

Tous les pays d’Asie du Sud- Est, à l’exception de la Thaïlande, furent un temps sous le joug colonial. Les puissances européennes y ont diffusé, voire imposé, leurs langues. Si l’on parlait espagnol aux Philippines, portugais Timor-Leste ou anglais en Birmanie, le Cambodge, le Viêt Nam et le Laos furent eux des pays où s’infusa le français (Raoul,2008 ; Phoeurng,2010).

Même après les indépendances, la francophonie persiste. Au Laos et au Cambodge, ce sont encore 2,6% de la population qui parlent la langue de Molière. Au Viêt Nam ils ne sont que 693 000, soit 0,7% de la population [voir carte n°1]. Ces chiffres sont stables depuis plusieurs années, laissant croire à une absence de renoncement de son usage et de son apprentissage.

Au Cambodge, être francophone est encore un signe distinctif d’élitisme (Grosbois-Josse, 2024). Apprendre le français est non seulement perçu comme symbole d’un exploit - celui de la maîtrise d’une langue étrangère - mais aussi comme un outil permettant l’ascension sociale. Ce double intérêt est moins documenté dans les autres pays de la région.

Malgré tout, derrière ces explications politico-historiques, l’Asie du Sud-Est est, et ce depuis des siècles, soumise à une influence chinoise. Autrefois, le mandarin se diffusa par l'intermédiaire des comptoirs commerciaux et de la diaspora chinoise, dont les descendants sont encore présents dans les pays de la région. Cela dit, on comprend pourquoi à Singapour, 50% de la population est sinophone. Aujourd'hui, ce sont les réseaux d'instituts linguistiques et culturels qui assurent le rayonnement [voir carte n°2].

L’institut linguistique, medium d’influence

L'institut linguistique est un outil important dans les stratégies d’influence de pays comme la France ou la Chine. Pour Paris, son réseau d’Alliances françaises et d’Instituts français (AFIF), s’est créé dès la fin du 20ème siècle (Jennar, 2008). D’abord dans des pays européens, puis extras européens. Pour Pékin, la stratégie de développement d’un vaste réseau culturo-linguistique avec les Instituts Confucius (IC) n’a débuté qu’en 2004. Depuis, près de 500 IC ont ouvert sur les cinq continents. L'expansion est extraordinaire. Pékin a construit un empire de rayonnement linguistique en vingt ans, là où la France a mis un siècle.

Si les deux pays dépensent tant de moyens humains et financiers à la pérennité de ce réseau culturo-linguistique, c’est qu’il est un outil clef de la stratégie d’influence.

Dans les pays d’Asie du Sud-Est, on remarque une différence flagrante entre le réseau linguistique chinois et français. La Thaïlande compte 28 IC pour quatre Alliances Françaises. En Indonésie, le schéma est moins contrasté. On compte 11 IC pour 8 AFIF [cartes n°1 et n°2]. Tandis que dans deux des trois pays de l’ancienne Indochine, la tendance s’inverse. En effet, on dénombre pour le Laos un seul IC et deux AFIF. Au Viêt Nam se sont 4 AFIF pour un seul IC. De plus, contrairement à la Chine qui n’est présente que dans dix des onze pays de l’Asie du Sud-Est, la France se singularise par la présence d’un Institut Français au Brunei.

Malgré ce réseau tentaculaire, tant français que chinois, l’hypothèse d’une francophonie à l’épreuve du fait de la croissance du mandrin devient une réalité.

Une Francophonie concurrencée par une sinophonie en croissance

L’influence chinoise à travers le monde, et en Asie du Sud-Est, ne fait plus aucun doute. Bien que favorisée par la proximité régionale, la croissance de l’usage du mandarin parmi les populations d’Asie du Sud-Est est multifactorielle. Déjà, la Chine offre de nombreuses subventions, soutenant la création et le maintien de ses IC. Pékin propose aussi davantage de programmes de bourses, ce qui permet naturellement la diffusion de sa langue et de sa culture. De plus, dans des pays comme la Malaisie, le mandarin est un « vrai atout » (FIPF, 2023). Il s'est alors développé une politique éduco-linguistique particulière qui autorise que les cours du programme national soient donnés en mandarin. Il en va de même pour le tamoul. Difficile alors pour le français de se frayer une place. Au Cambodge, aux Philippines et au Laos, le nombre de locuteurs sinophones croît, pour atteindre entre 3 et 6% de la population [voir carte n°2]. Le Viêt Nam, plus résistant, se démarque comme l’Indonésie, avec moins de 1% de la population sinophone.

Ce n’est pas uniquement la diffusion de la langue qui est mise à défi, mais la diplomatie culturelle dans son ensemble. La Chine est sur les routes de l’influence, et ce rayonnement est autant linguistique que culturel. C’est en effet le soft power français dans son ensemble qui est concurrencé. Le Soft Power Index positionne cette année la Chine en deuxième place [3]. La France, elle, se stabilise à la sixième place.

L’analyse révèle ainsi la présence d’une compétition linguistique en Asie du Sud-Est, plus silencieuse que les rivalités économiques. Si la langue française cherche à se pérenniser, la concurrence du mandarin constitue un frein. Les deux incarnent toutefois un modèle différent, qu’il ne faut pas nécessairement opposer. L’expansion du mandarin doit servir de moteur de renouvellement à l’influence française dans la région, au lieu d’être appréhendée comme une entrave.

Carte n°1 : La francophonie en Asie du Sud-Est

Carte n°2 : L’influence chinoise en Asie du Sud-Est

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[1] Terme utilisé par Xioliu Yang (Xiaoliu , 2025).

[2] Bien que la France ne soit pas le pays leader de la francophonie, le choix a été fait de le prendre comme pays d’analyse. Nous avons conscience de la grandeur de l’espace francophone et de l’importance de ne pas survaloriser la place de la France.

[3] Global Soft Power Index, https://brandirectory.com/softpower.

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