L’Ethiopie, un système politique multiconfessionnel rare

Article publié le Jan 22, 2026
Myrtille Dulau
4eme année (M1) à Sciences Po Strasbourg
Pour citer ce baragouin :
Myrtille Dulau, "L’Ethiopie, un système politique multiconfessionnel rare ", BARA think tank, publié le Jan 22, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/lethiopie-un-systeme-politique-multiconfessionnel-rare]

L’Éthiopie est l’un des plus anciens États chrétiens constitués au monde, le christianisme y ayant été adopté dès le IVᵉ siècle sous le royaume d’Aksoum, bien avant la christianisation de l’Europe du Nord. Le christianisme orthodoxe éthiopien s’est progressivement imposé comme un pilier central de la légitimité politique, notamment sous la monarchie salomonienne.

Dès le VIIᵉ siècle, le royaume d’Aksoum entretient des relations pacifiques avec les premiers musulmans, en accueillant les compagnons du prophète Muhammad lors de la première hijra (migration). Cet épisode fondateur de l’histoire de l’islam instaure une tradition de respect mutuel entre le royaume chrétien éthiopien et les communautés musulmanes naissantes, contribuant à l’absence de conquête musulmane directe de l’Éthiopie durant les premières expansions islamiques.

Toutefois, à partir du Moyen Âge, l’essor de sultanats musulmans dans la Corne de l’Afrique transforme ces relations initialement pacifiques en rivalités politiques et territoriales, donnant lieu à des conflits à forte dimension religieuse. Au XVIᵉ siècle, ces affrontements culminent avec les guerres opposant le royaume chrétien éthiopien aux forces musulmanes du sultanat d’Adal, conflits dans lesquels l’intervention portugaise illustre la confessionnalisation croissante des alliances diplomatiques.

Aujourd’hui, l’islam représente environ 35 à 40 % de la population éthiopienne, principalement concentrée dans les régions orientales et méridionales du pays, témoignant de l’ancienneté et de l’ancrage durable des communautés musulmanes au sein de l’État éthiopien.

L’Éthiopie n’est pas seulement constituée de chrétiens et musulmans. On dénote également une diversité religieuse bien présente entre les protestants évangéliques, les orthodoxes et d’autres croyances traditionnelles qui restent encore actives dans certaines communautés.  

L’histoire éthiopienne est profondément religieuse et multiséculaire. Le tout s’organise dans un État  qui se définit laïc depuis la Constitution de 1995. La victoire du Front populaire de libération du Tigré a permis l’élaboration de la Constitution (République fédérale démocratique d’Ethiopie) laquelle  instaure un fédéralisme ethno-national.  

 

Le pays est divisé en onze États régionaux (killiloch) fondés sur l’ethnicité et la langue majoritaire.  Chaque État dispose d’une large autonomie. C’est un modèle unique en Afrique car il place la  reconnaissance des nationalités et de leurs cultures au cœur du système politique.  

Cette conjonction produit un paradoxe : une laïcité constitutionnelle coexiste avec une territorialisation  et une instrumentalisation du religieux, tant à l’intérieur (fédéralisme ethno-linguistique) qu’à l’extérieur  (stratégies d’alliance avec l’Occident, la Russie, ou les pays du Golfe). Le fédéralisme permet l’expression d’un ensemble de revendications identitaires. La religion structure les identités régionales et ethniques. Amhara et Tigré (régions du Nord de l’Ethiopie; cf. carte) sont souvent associés à l’orthodoxie, tandis que Oromo et Somali (régions Sud de l’Ethiopie; cf. carte) sont associés à l’islam. Les groupes ethniques et nationaux sont conçus comme des entités souveraines ayant librement choisi de faire partie de l’Éthiopie.  

Le fédéralisme fonctionne moins comme une décentralisation classique et davantage comme une  confédération en puissance. Il est à la fois un outil de reconnaissance de la diversité religieuse et un  facteur d’instabilité car il renforce la fragmentation identitaire. Des tensions éclatent régulièrement entre chrétiens et musulmans ou au sein même des communautés religieuses (par exemple entre les orthodoxes et les protestants  évangéliques).  

De plus, la fragilité de l’équilibre fédéral fait que les appartenances religieuses peuvent devenir des  leviers de contestations internes et d’ingérences internationales. Le religieux occupe une double place :  interne (affirmation des identités, tensions confessionnelles) et externe (diplomatie régionale, influences  étrangères). De ce fait, l’Éthiopie revendique une laïcité moderne (neutralité, pluralisme, liberté  religieuse), mais instrumentalise fortement le religieux, à la fois à l’intérieur (légitimation politique,  compétition ethno-confessionnelle) et à l’extérieur (stratégies d’alliance, influence, soft power  religieux).  

De quelle manière le religieux est-il mobilisé en Éthiopie comme instrument de légitimation politique, et quelles tensions cela met-il en évidence pour le principe de laïcité dans la Corne de l’Afrique ? 

Plus globalement, l’Éthiopie est-elle un laboratoire d’un idéal laïque ou un terrain d’affrontement religieux et identitaires ?

Une laïcité de principe :  

Un modèle politique inédit : le fédéralisme multiconfessionnel 

Comme rappelé plus tôt, l’Éthiopie se caractérise par une profonde diversité ethnique et religieuse qui  constitue aujourd’hui un élément central de son organisation politique. Après la chute du régime militaire  du Derg (marxiste) en 1991, la Constitution de 1995 est adoptée. Ce texte met en place un fédéralisme ethno national fondé sur la reconnaissance des différentes « nations, nationalités et peuples ». L’État se veut  officiellement laïc et veut éviter qu’une seule religion ne domine l’espace public. C’est une laïcité  «d’accommodement», qui cherche à gérer la pluralité plutôt qu’à l’effacer.  

Chaque État fédéré dispose de son propre gouvernement, de sa langue officielle et de son identité  culturelle. Chaque Etat fédéré est souvent la terre d’une majorité religieuse. Par exemple, la région Amhara est majoritairement  orthodoxe, la région Somali est musulmane sunnite, d'Oromia est mixte.  

L’article 39 de la Constitution est sans doute le symbole le plus fort de cette logique : il reconnaît à chaque groupe le droit  à l’autodétermination, jusqu’à la sécession. On voit bien que la reconnaissance de la diversité est poussée  à son paroxysme, en affirmant que l’unité du pays doit être volontaire.  

La laïcité territorialisée comme un outil de pouvoir interne 

Cependant, dans la pratique, cette laïcité éthiopienne fonctionne de manière territorialisée ce qui peut  devenir un outil de pouvoir et parfois de tension. D’abord, les religions constituent des ressources de  légitimation politique. L’Église orthodoxe a longtemps soutenu les régimes successifs. On parle de  «collusion politico-religieuse» parce que le pouvoir politique est très dépendant du religieux pour gérer  cette société plurielle.  

Entre 2011 et 2013, le gouvernement éthiopien (EPRDF) fait face à des protestations dans la  communauté musulmane. Il affirme vouloir protéger le pays contre «l’extrémisme importé ». Pour  justifier cette politique, il cherche un soutien moral de l’Église orthodoxe Tewahedo. Ce cas illustre bien  la dépendance mutuelle entre le champ politique et le religieux, particulièrement quand cela concerne l’Eglise traditionnelle orthodoxe. De l’autre côté, pendant cette crise, les communautés  musulmanes dénoncent une ingérence de l’Etat dans les affaires religieuses. Aussi, les représentants de chaque  État s’appuient souvent sur leur base religieuse ou ethnique pour légitimer leur autorité. Cela crée de la concurrence entre les gouvernements régionaux et le pouvoir fédéral. Plusieurs conflits ont éclaté aussi entre les régions comme entre Amhara et Oromia ou entre Afar et Somali. 

Ces dynamiques de pouvoir montrent à quel point la laïcité est territorialisée et utilisée à des fins  sécuritaires. Ainsi, même si la Constitution de 1995 pose les bases d’un modèle politique laïc, la réalité  montre une laïcité territorialisée et politisée.  

Une laïcité instrumentalisée : Un levier diplomatique et outil de pouvoir 

La diplomatie religieuse «caméléon» : entre héritage chrétien et identité musulmane  

À l’intérieur du pays, l’Éthiopie utilise sa diversité religieuse comme un levier dans les relations  internationales, jouant simultanément sur son héritage chrétien et sur sa population musulmane pour  obtenir des soutiens, des financements et assurer sa légitimité. Il s’agit en quelque sorte d’un jeu d’équilibre articulé entre les héritages chrétiens et les populations musulmanes comme levier diplomatiques des relations tantôt avec l’Occident, tantôt avec le monde arabe.  

L’héritage chrétien reste en effet très présent en Éthiopie et l’Église orthodoxe Tewahedo en  constitue un exemple frappant. Elle est non seulement un symbole historique de l’État, mais aussi une  référence culturelle et diplomatique majeure. Par son biais, l’Éthiopie entretient des liens privilégiés  avec d’autres Églises orthodoxes, notamment à Alexandrie et à Moscou. Le pays met régulièrement en  avant cette identité chrétienne pour obtenir des soutiens militaires et financiers de l’Occident, en  particulier auprès des États-Unis et de l’Europe. Cette mobilisation du soutien occidental lui a  permis de renforcer sa lutte contre les groupes islamistes en Somalie, comme cela a été le  cas en 2006 et 2011. Parallèlement, l’État valorise la présence de sa population musulmane, représentant  entre 30 et 40 % de la population, surtout dans l’Est et le Sud. Cette dimension lui permet d’appuyer ses  demandes de financements et d’investissements des pays du Golfe (Arabie Saoudite, Émirats, Qatar).  

Sortir de la neutralité ? Les impacts de la pression extérieure 

Bien que l’Éthiopie se définisse comme un État laïc, sa neutralité est mise à l’épreuve par des  pressions extérieures, qui l’obligent parfois à adopter des positions religieuses. Les acteurs étrangers  exploitent à leur tour la diversité religieuse du pays pour défendre leurs intérêts, mettant en lumière les  limites de la laïcité dans un contexte régional complexe.  

D’une part, la gestion des conflits régionaux, comme la rivalité avec l’Égypte autour du barrage  de la Renaissance, ouvre la voie à une instrumentalisation du religieux par les puissances voisines.  L’Égypte, contestant la légitimité du projet hydraulique éthiopien, mobilise régulièrement une rhétorique  panislamique, cherchant à rallier le monde musulman à sa cause et à présenter l’Éthiopie comme une  puissance chrétienne isolée face à ses voisins majoritairement musulmans. Cette attitude oblige l’État  éthiopien à réagir en mettant en avant sa communauté musulmane afin d’atténuer les clivages  confessionnels et de légitimer sa politique à l’échelle africaine et internationale.  

La guerre du Tigré est un exemple frappant des limites de la neutralité laïque en Ethiopie.  Officiellement, la Constitution de 1995 garantit aux régions un droit à l’autodétermination, mais lorsque  le Tigré a tenté d’organiser ses propres élections en 2020, le gouvernement fédéral a interprété cette  démarche comme une rébellion. La crise a pris rapidement une dimension identitaire et religieuse. La participation de l’Erythrée, au travers de son soutien militaire, a participé à l’embrasement de l’affrontement en matières des divisions ethniques et religieuses. Cette participation s’est aussi inscrite dans une logique de déstabilisation et de recomposition des alliances. Cela a poussé l’Ethiopie à présenter le conflit comme une simple lutte sécuritaire plutôt que comme un  affrontement identitaire. En acceptant cette aide, Addis Abeba a rompu sa neutralité régionale, devenant  dépendante d’un allié qui suit ses propres objectifs. La pression érythréenne a ainsi influencé les choix  politiques du pays et renforcé l’usage stratégique du discours laïque comme outil de pouvoir.  

Le conflit entre l’Erythrée et l’Ethiopie est ancien. Après la seconde guerre mondiale, l’ONU  décide en 1952 de fédérer les deux pays. En 1962, l’empereur éthiopien annexe l’Erythrée, ce qui déclenche une guerre d’indépendance. En 1993, un référendum supervisé par l’ONU confirme  l’indépendance de l’Erythrée. Malgré des relations cordiales, en 1998 un conflit éclate à propos de la  frontière, notamment concernant la ville de Badmé. Cette guerre est extrêmement violente, mobilise une  artillerie lourde et entraîne la mort de centaines de milliers de personnes. Malgré la signature de l’accord  d’Alger (2000), qui prévoyait un cessez-le-feu, l’Ethiopie refuse d’appliquer pleinement la décision.  Depuis, la frontière est fortement militarisée où réside une forte tension permanente. Les deux pays  soutiennent parfois des groupes rebelles opposés chez le voisin. En 2018, la situation évolue. Le nouveau  premier ministre éthiopien Abiy Ahmed accepte enfin la décision frontalière, ce qui permet la  réouverture des frontières et la reprise des relations diplomatiques. Pour autant, les rapports entre les deux pays restent très fragiles. En jouant un rôle militaire pendant la guerre du Tigré, l’Erythrée ravive les tensions régionales et les critiques internationales.  

L’ensemble de ces dynamiques atteste de la vulnérabilité du modèle laïque éthiopien,  constamment soumis à des jeux d’influence. Si la laïcité demeure inscrite dans la norme  constitutionnelle, elle apparaît, dans la pratique, comme un équilibre précaire entre la reconnaissance de la  pluralité religieuse et l'instrumentalisation du religieux par le pouvoir politique ou les acteurs extérieurs.  

L’Éthiopie, poudrière régionale et avenirs incertains  

 Au cœur de la poudrière : l’Éthiopie, caisse de résonance des dynamiques régionales  

L’Éthiopie occupe une position centrale dans la dynamique régionale. Elle concentre, répercute et  contribue parfois à diffuser les tensions de la Corne de l’Afrique. La laïcité de l’État se heurte ici à la  réalité des frontières, qui sont poreuses tant sur le plan ethnique que religieux.    

D’une part, nous observons une continuité des identités religieuses qui ignore les frontières.Les frontières de l'Éthiopie coupent artificiellement des peuples qui partagent la même foi et la  même ethnie. D’où la difficulté de l’État à imposer sa « neutralité laïque », surtout quand le centre  religieux de certaines populations est en dehors des frontières éthiopiennes.  

Prenons le cas de la région Somali à l’Est qui fonctionne comme un miroir de la Somalie voisine. Les  clans majeurs, comme le clan Ogaden ou Issas, vivent des deux côtés. Résultat : quand l'islamisme  politique monte en Somalie, il irrigue immédiatement les consciences du côté éthiopien. La loyauté  clanique et religieuse l'emporte souvent sur la loyauté envers l'État fédéral. Même logique pour le cas  Afar au Nord-Est : ce peuple est écartelé entre l'Éthiopie, l'Érythrée et Djibouti, ainsi, toute tension  religieuse ou politique chez l'un des voisins se répercute instantanément sur la communauté Afar  éthiopienne.  

D'autre part, cette porosité crée une dynamique de contagion sécuritaire. La frontière avec la Somalie  n'est pas étanche et la stratégie éthiopienne se retourne aujourd'hui contre elle. L'État éthiopien a  longtemps tenté d'externaliser sa sécurité en soutenant des milices soufies directement en Somalie,  notamment le groupe Ahlu Sunnah Wal Jama'a (ASWJ), pour contrer les radicaux. L'objectif était de  créer un cordon sanitaire hors des frontières.  

Mais ce conflit revient désormais en boomerang sur le sol éthiopien. Cette stratégie a échoué à endiguer  la menace, comme le prouve l'incursion massive d'Al-Shabaab en juillet 2022, où les combattants ont  pénétré de plus de 150 km en territoire éthiopien. Cet événement marque un tournant. L'Éthiopie n'est  plus une zone tampon intouchable. Elle est devenue un nouveau front de recrutement pour le djihadisme  somalien, qui exploite désormais la pauvreté des régions périphériques (Ogaden/Oromia) pour contester  l'autorité centrale. 

Avec ses 120 millions d'habitants, l'Éthiopie agit comme un vortex qui aspire ces tensions. Si la structure  étatique cède, le pays risque de devenir le foyer principal de l'explosion régionale. Donc avant d’être  une poudrière, l’Éthiopie laïque est un dispositif de survie qui tente de maintenir l’unité d’une mosaïque complexe, dans une région aux dynamiques instables et conflictuelles. 

Prospectives : L’Éthiopie, un nouveau terrain d’affrontement ?  

Option 1 : Le pari du verrouillage autoritaire (Le scénario centralisateur) 

C’est la voie actuellement empruntée par le gouvernement d'Abiy Ahmed. L'idée centrale est de  dépasser les clivages ethniques par le haut. Concrètement, cela s'est traduit par la dissolution de  l'ancienne coalition ethnique au profit du Parti de la Prospérité, censé incarner une identité nationale  unifiée. Dans ce scénario, la laïcité devient un outil de contrôle. L'État impose sa neutralité pour étouffer  les revendications communautaires. Quel peut-être le risque ? Que cette centralisation soit vécue comme une  agression. Pour de nombreuses régions périphériques (comme le Tigré ou l'Oromia), ce «retour de l'État  fort »  rappelle l'hégémonie impériale du passé. Au lieu d'unifier, la force risque de braquer les populations et de transformer des revendications identitaires en guérillas armées durables.  

Option 2 : La fuite en avant fédéraliste (Le scénario confédéral)  

À l’inverse, pour éviter la guerre civile, l'État pourrait choisir de lâcher du lest. Il s'agirait d'aller vers un  modèle quasi-confédéral, où chaque région deviendrait presque un État dans l'État, gérant sa propre  sécurité et ses affaires religieuses sans ingérence d'Addis-Abeba. Cependant, cela risquerait d’ouvrir un espace propice à des dynamiques de balkanisation. En  effet, la Constitution éthiopienne, au travers de l'article 39, garantit le droit inconditionnel à  l'autodétermination, jusqu'à la sécession. Si le lien fédéral devient trop lâche, le pays risque tout  simplement de se démembrer en plusieurs petits États rivaux.  

Option 3 : Le scénario de l' «archipel identitaire » (La fragmentation)  

C'est le scénario du pire, celui où l'État échoue à se réformer et où la violence l'emporte. Si les tensions  religieuses et ethniques continuent de primer sur la citoyenneté, la laïcité éthiopienne cessera d'exister  comme projet collectif. L'Éthiopie deviendrait alors un « archipel identitaire » : une juxtaposition de  fiefs ethno-religieux ingouvernables. Dans ce chaos, chaque groupe chercherait sa survie en s'alliant à  un parrain étranger (l'Égypte, les Émirats ou l'Érythrée), transformant le pays en un terrain de guerre par procuration permanent, à l'image de la Somalie voisine.  

Quelle définition de la  laïcité pour l’Éthiopie ? Conclusion et analyse critique 

Il y a un écart entre la doctrine et la pratique. La neutralité proclamée ne se traduit pas dans les rapports de  force. La laïcité devient un outil de régulation identitaire, mais aussi un terrain de conflictualité interne  et externe au pays. Le religieux devient une ressource stratégique, mais l’État entretient une ambiguïté  risquée. Les orthodoxes dénoncent l’arabisation via le Golfe ; les musulmans dénoncent un État toujours dominé par l’orthodoxie et les évangéliques émergent comme puissance alternative. Cela fragilise la cohésion interne et les fondements de la laïcité. La laïcité constitutionnelle ne suffit pas à neutraliser les tensions car elle est territorialisée donc liée aux identités régionales. Elle est également affaiblie par la géopolitique régionale de la Corne de l’Afrique. Le modèle éthiopien n’est ni un succès laïc exemplaire ni un chaos religieux total. L’Éthiopie utilise le religieux comme ressource interne et diplomatique, au point que la croyance devient une véritable technologie de pouvoir. Au final, le cas éthiopien éclaire un phénomène plus large. Dans le système international contemporain, le religieux fonctionne moins comme une croyance que comme une ressource stratégique, mobilisée selon les besoins de légitimation, de puissance et de positionnement géopolitique.

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