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Les origines religieuses de la propagande

« La Vraie et la Fausse Église » est un tableau peint par Lucas Cranach le Jeune en 1546. À gauche, Luther prêche la «Vraie» Église, représentée de façon pieuse et ordonnée. À droite, le clergé catholique prêche la « Fausse » Église, dépeinte dans le chaos et la cupidité. Ce tableau nous témoigne d’une chose : la propagande, bien avant d’être politique, apparaît au sein du monde religieux. 
Article publié le Mar 09, 2026
Romain Blais
Quatrième année à Sciences Po Strasbourg
Pour citer ce baragouin :
Romain Blais, "Les origines religieuses de la propagande ", BARA think tank, publié le Mar 09, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/les-origines-religieuses-de-la-propagande]

Un sens commun associé aux régimes totalitaires 

On associe souvent la propagande à un imaginaire totalitaire, où bourrage de crâne, matraquage de discours et abdication de la raison sonnent comme d’évidents synonymes. Cela est d’autant plus légitime qu’Adolf Hitler en personne théorisa dès 1925 dans Mein Kampf les futurs contours que prendra la propagande du régime nazi : 

« Elle doit se limiter à un petit nombre d’objets, et les répéter constamment. La persévérance, ici comme toute autre chose au monde, est la première et la plus importante condition du succès. » pp. 181

« Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser » pp. 180-182. 

« Le but de la propagande n’est point de doser le bon droit des divers partis, mais de souligner exclusivement celui du parti que l’on représente. » pp. 183.

Pourtant, à l’origine, la propagande apparaît dans le monde religieux, prenant précisément racine dans la scission doctrinale entre catholiques et protestants au cours du XVIᵉ siècle. 

La diffusion idéologique du protestantisme : une propagande qui n’en porte pas encore le nom

Pour rappel, aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, l’Europe est marquée par un schisme au sein de l’Église catholique romaine. Cette rupture oppose d’un côté les catholiques, fidèles au pape et à l’institution ecclésiale, et de l’autre les protestants, contestant l’autorité pontificale et dénonçant les dérives de l’Église catholique. L’Europe voit ainsi naître une nouvelle entité religieuse chrétienne : le protestantisme.  

La naissance du mouvement protestant est généralement associée à la parution des 95 thèses de Martin Luther en 1517, remettant en cause de nombreux dogmes et pratiques de l’Église catholique romaine, comme l’Immaculée Conception, la prédestination ou encore la langue de la messe. Ces divergences théologiques divisent progressivement le monde chrétien en deux camps antagonistes, d’où émerge une lutte en vue d’imposer son récit par tous les moyens. L’historien Pierre Deyon évoque ainsi comment « Luther et les autres réformateurs ont mis le livre, la gravure et la prédication au service de leurs idées dans les deux premiers tiers du siècle ». 

Sans encore en porter le nom, les pratiques protestantes de l’époque prennent tout du moins l’allure d’une réelle propagande doctrinale, participant à propager et pénétrer durablement les sociétés européennes. De ces pratiques, deux stratégies se dessinent. 

La première vise à démocratiser l’accès à la foi par la traduction, l’impression et la diffusion en masse de textes protestants. Elle découle d’une volonté simple des protestants réformateurs : chaque croyant doit pouvoir accéder directement aux textes sacrés, car le message christique s’adresse à l’ensemble du peuple, sans distinction de condition ou d’aptitude intellectuelle quelconque. En ce sens, la messe se fait en langue vernaculaire, et non plus en latin. La Bible complète de Luther est traduite, imprimée et diffusée à plus d’un million d’exemplaires au cours du XVIᵉ siècle. Luther parle ainsi de « l’imprimerie » comme du « plus important des présents ». Jean-François Bergier souligne également l’importance des psaumes calvinistes qui, traduits par Théodore de Bèze, et imprimés par le célèbre Lyonnais Antoine Vincent, étaient diffusés partout en Europe via les libraires, les colporteurs et les marchands ambulants. Les psaumes, par leurs poésies simples et faciles à retenir, avaient cet avantage de pénétrer toutes les couches de la population, participant à cette démocratisation de la foi. 

La seconde vise à produire et à diffuser des caricatures dénigrant l’image de l’Église catholique et du pape. Partout en Europe, des colporteurs diffusent de nombreuses gravures et eaux-fortes représentant le pape sous des traits diaboliques ou ridicules. Une des principales critiques étant le caractère ostentatoire de l’Église catholique, on retrouve des illustrations de Sa Sainteté installée au milieu d’une boutique encombrée de statuettes, de croix et de ciboires, ou encore déféquant des pièces. L’opulence du clergé est également illustrée en opposition au dénuement du peuple chrétien, mettant en parallèle les souffrances populaires et les molles douceurs de la vie pontificale. Ces diverses pratiques marqueraient la naissance de la caricature politique. 

La diffusion idéologique du protestantisme luthérien est un succès. Bien implanté en Allemagne, il gagne ensuite les pays scandinaves, où il devient la religion d'État en Suède en 1529 et au Danemark en 1536, avant de pénétrer durablement la plupart des pays européens. Face à l’impossibilité d’interdire ces productions, notamment en raison de la diffusion massive permise par l’imprimerie, l’Église catholique organise une contre-offensive doctrinale.

La riposte catholique et la naissance du sens contemporain de propagande 

Entre 1572 et 1585, le pape Grégoire XIII réunit trois cardinaux au sein de la Congregatio de Propaganda Fide ou Congrès de la Propagation de la Foi. L’objectif est clair : organiser la diffusion de la bonne parole en réponse aux pratiques protestantes. 

Toutefois, c’est précisément sous le pontificat de Grégoire XV, le 6 janvier 1622, en la solennité de l'Épiphanie du Seigneur, que la congrégation est officialisée et institutionnalisée comme l’organe suprême de propagation de la foi. Deux objectifs lui sont assignés : favoriser la réunification des chrétiens et répandre la foi parmi les païens. Pour y parvenir, de larges pouvoirs lui sont alors conférés, comme la formation des prêtres et des évangélisateurs pour contrer l’argumentaire protestant, le contrôle des règlements des monastères pour éviter les dérives doctrinales ou encore l’Inquisition visant à combattre et juger les hérétiques. Ces pouvoirs considérables participent à l’influence et à la notoriété du Congrès en Europe. 

Toutefois, à l’épreuve du temps et du langage courant, un glissement sémantique s’opère. Le nom du Congrès se raccourcit progressivement à « la Propaganda » pour désigner la propagation du message christique. C’est ensuite l’incorporation du modèle religieux de propagande par les mouvements politiques – en premier lieu par le socialisme – qui élargira le sens du terme propagande à l’ensemble des opérations de diffusion idéologique.

Une « Propaganda Fide » toujours d’actualité 

De nos jours, le Congrès mène encore diverses missions à travers le monde. L’Agence Fides, l’organe d'information des Œuvres pontificales missionnaires du Vatican, dénombre ainsi 1 117 circonscriptions ecclésiastiques dépendantes de la Congrégation pour l'évangélisation des peuples. Ces vestiges du conflit doctrinal qui anime catholiques et protestants depuis plus de cinq siècles nous témoignent encore aujourd’hui des origines religieuses de la propagande.

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