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Les comptes d’épargne ne sont pas la solution. Quand est-ce que j’achèterai une maison uniquement avec des intérêts ?
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Les comptes d’épargne ne sont pas la solution. Comment pourrai-je jamais acheter un logement en ne comptant que sur les intérêts ?
Ces dernières années le KOSPI s’est métamorphosé, d’un marché hostile aux entreprises sous-évaluées à cause des politiques adverses à l’investissement, décrié par des expressions moqueuses comme « Korea Discount » à un marché singulier et imprévisible, le « Roller-KOSPI ».
Depuis le tournant du millénaire le KOSPI naviguait autour de 3000 points avant 2025 et le boom IA. La Corée a entrepris de devenir un leader mondial dans ce secteur nouveau et la bourse de Séoul s’est envolée atteignant brièvement son pic de 9000 points.
Cette flambée n’était pas généralisée, tout l’inverse. Samsung et SK Hynix concentrent aujourd’hui à peu près 50 % de la capitalisation boursière du KOSPI et l’entièreté des gains de l’indice, symbolisant une alternative moins risquée aux puces et semi-conducteurs taïwanais.
La majoration du duopole coréen reposait sur l’idée que le pays de Joseon s’imposerait comme leader de la production des technologies nécessaires à la course à l’IA, avec comme clients tous les acteurs majeurs sans restrictions politiques. Ce prérequis présomptueux s’est heurté aux ambitions de Pékin, qui a commencé à subventionner la production des outils avancés de lithographie DUV à immersion (un procédé de fabrication de semi-conducteurs avancé), compromettant le projet de Séoul. CXMT, la nouvelle étoile montante de Shanghai, représente le projet chinois et a provoqué un choc sans précédent en Corée.
Soudainement, le marché intègre l’idée que la Chine ne sera plus cliente que d’elle-même et SK Hynix perd un marché représentant un tiers de son activité économique. En une session, l’action perd 14 % et le KOSPI 11 %, ce qui déclenche des coupe-circuits et entraîne l’arrêt des échanges. En quelques jours, le marché coréen perd un tiers de sa capitalisation boursière.
Au printemps, les autorités ont donné leur feu vert à des ETF à effet de levier indexés chacun sur une seule valeur, Samsung ou SK Hynix, des produits destinés à démultiplier les variations quotidiennes des cours, sans véritable campagne de pédagogie financière et avec des tickets d’entrée dérisoires.
Les particuliers se sont rués sur ces produits : l’encours des ETF à effet de levier a gonflé pour atteindre une dizaine de milliers de milliards de wons, dont plus de 90 % détenus par des investisseurs individuels, tandis que l’encours des crédits sur marge pour les actions domestiques a battu des records autour de 38 à 39 000 milliards de wons.
Dès lors que les prix commencent à dégringoler, les spécificités des instruments ETF 3x et 5x disponibles en Corée amplifient l’impact de la chute des actions. La série d’appels de marge a forcé nombre d’investisseurs à déboucler leurs positions, tandis que le rééquilibrage quotidien des ETF à effet de levier alimentait encore les ventes dans un marché déjà affaibli ; au total, un peu plus de 2 billions de wons de positions ont été liquidées de force en l’espace d’environ deux mois et demi.
À la fin juillet, les politiques sont en larmes à la télé, s’excusant d’avoir donné le feu vert à ces produits financiers. Les ETF à effet de levier sur actions individuelles ont rapidement été interdits et les dépôts minimum grandement augmentés, mais le mal était déjà fait.
« Les comptes d’épargne ne sont pas la solution. Quand est-ce que j’achèterai une maison uniquement avec des intérêts ? »
Ce feuilleton s’est déroulé sur une toile coréenne en pleine métamorphose. Sur l’année 2025, l’apport net de capitaux sur le marché a doublé et, depuis fin 2025, plus d’un quart du patrimoine des ménages est désormais composé de titres financiers.
Les ménages d’une seule personne ont, sur la période 2024-2026, réduit la part de leur fortune placée sur un compte d’épargne de 36 à 28 % de leur patrimoine, au profit des actions étrangères et des ETF. En moyenne, ce sont l’équivalent de 20 000 euros qui sont placés par adulte, en grande partie empruntés. Les jeunes actifs préfèrent la bourse à l’épargne et même à l’immobilier, qui est hors de portée pour nombre de jeunes Coréens. Selon un sondage de Gallup, 60 % des moins de 30 ans estiment que le trading est le moyen le plus efficace d’accroître son patrimoine.
Cette vision s’explique par un pessimisme généralisé envers les maigres perspectives d’avenir qu’une éducation et un salaire conventionnel offrent. À Séoul, si un ménage de salariés de bureau moyen (DINK) épargnait l’entièreté de son salaire disponible, il lui faudrait attendre entre 12 et 14 ans avant de pouvoir acheter un appartement médian. Pour les ménages avec un enfant ou des salaires en dessous de la moyenne, l’accès à la propriété n’est pas une perspective crédible. La montée de la fraude dans le système Jeonse (système largement pratiqué en Corée, où le locataire verse 50 % à 80 % de la valeur du bien en caution et ne paie pas de loyer) a affaibli la confiance ; en parallèle, les taux d’intérêt restent élevés, fragilisant les crédits immobiliers de ceux qui remboursent encore leur emprunt.
Il existe en Corée un ticket d’or, qui sert de démarcation entre ceux qui réussissent et les autres : une lettre d’admission dans l’une des trois plus grandes universités coréennes. Les diplômés des universités dites SKY (Séoul National, Korea, Yonsei) sont les rares élus, par générations, qui peuvent envisager, à la seule force de leur salaire, un accès à la propriété. Pour le reste de la population, les salaires stagnent, les loyers ou cautions Jeonse augmentent et il est de plus en plus difficile de respirer tout en épargnant. Nombreux sont ceux qui considèrent que leur avenir a été scellé lorsqu’ils ont été refusés des SKY.
Dès lors, la seule façon de réussir, de rattraper l’élite, c’est d’investir au bon moment, dans la bonne action. Un ETF à effet de levier Samsung ou SK Hynix est le candidat parfait : un champion national dont la cote ne fait que monter, c’est un pari sans risque, si l’on ignore les risques.
Lorsque le vent a tourné pour les valeurs liées à l’IA et que la percée technologique chinoise dans les semi-conducteurs a été intégrée aux prix du marché, c’est cette catégorie d’investisseurs qui a encaissé le choc de plein fouet. Emportés par la chute de Samsung et de SK Hynix, amplifiée par le mécanisme des ETF, les indices ont plongé, déclenchant plusieurs coupe-circuits sur le KOSPI, tandis que les particuliers voyaient s’évaporer à la fois leur épargne et l’argent qu’ils avaient emprunté.
Les moins de 30 ans perdent plusieurs centaines de millions de wons en l’espace de quelques semaines, des devises qui, pour la plupart, étaient empruntées. La déroute des ETF, élargie à la population entière, a effacé l’équivalent de dizaines de milliards d’euros dans la poche des particuliers.
La chute de Samsung et de SK Hynix a rapidement réduit la valeur des titres apportés en garantie par les particuliers ayant investi à crédit. Les courtiers ont alors lancé des appels de marge, exigeant que leurs clients versent des liquidités ou apportent de nouveaux titres afin de reconstituer leur niveau de garantie.
Le phénomène a pris une ampleur record : plus de 1,2 million de comptes à effet de levier auraient fait l’objet d’un appel de marge à la mi-juillet, dont 320 000 à 360 000 avaient déjà été liquidés de force avant même les séances les plus violentes. L’équivalent de 1,5 milliard d’euros de positions aurait ainsi été débouclé en moins de deux mois.
Ces ventes forcées ont accentué la baisse des cours, entraînant de nouveaux appels de marge et de nouvelles liquidations. À cette spirale s’est ajouté le rééquilibrage quotidien des ETF à effet de levier, obligés de réduire leur exposition lorsque leurs actifs sous-jacents reculaient : un mécanisme procyclique qui a transformé la correction des valeurs technologiques en déroute généralisée.
Un revers financier historique, qui affecte le citoyen moyen plus que les fonds d’investissement, combiné à la stagnation des salaires et à la hausse des prix de l’immobilier : la recette parfaite pour cultiver un sentiment d’impuissance dans la population, sentiment qui se répand rapidement en Corée du Sud.
L’effet est instantané sur le pouvoir d’achat des Coréens au niveau macroéconomique. La Banque de Corée estime que les dépenses dans les commerces et les biens de moyen terme (électroménager, électronique…), soit la plupart des dépenses que les particuliers peuvent économiser, ont perdu 10 points de pourcentage sur les prévisions faites avant le krach. Les dépenses d’industrie et les exportations se sont maintenues, mais celles-ci sont inélastiques à court terme et réagissent plus tard à une baisse de la vélocité de la monnaie. Les indices de confiance des ménages ont baissé pour la première fois depuis plusieurs mois, les ménages citant en priorité leurs pertes en Bourse parmi les raisons de ce repli.
Le problème de cette crise de disponibilité des ménages repose sur le tissu social unique de la Corée. Les restaurants, cafés, bars, snacks, kiosques, laveries, artisans, épiceries et autres commerces individuels représentent 95 % des entreprises et un cinquième de l’emploi du pays, largement au-dessus des moyennes de l’OCDE (13,4 % de l’emploi). L’économie coréenne dépend et est organisée autour d’une consommation forte et régulière dans les petits commerces.
Alors que les jeunes adultes serrent la ceinture sur les sorties et les achats du quotidien, les recettes des artisans et commerçants chutent, ce qui handicape leur propre capacité à consommer. Ce cercle vicieux s’attaque à un tissu économique particulièrement vulnérable à une baisse du pouvoir d’achat. Accessoirement, les hauteurs vertigineuses que l’immobilier atteint servent de pansement à cette perte de pouvoir d’achat. Les jeunes adultes ont pour beaucoup perdu l’espoir de devenir propriétaires un jour ; ils épargnent moins, préférant la consommation à l’instant T à l’épargne : c’est la « Treat-culture ». Ce phénomène fait barrage au raz-de-marée menaçant la Corée et son économie domestique, sans traiter la lame de fond à long terme.
Le pays de Joseon est fondé sur une consommation populaire, mais la participation généralisée à la Bourse, mêlée aux chaebols qui dominent la capitalisation boursière du KOSPI, constitue une fragilité mise en exergue par les instruments financiers irresponsables que le gouvernement a autorisés. L’effort coréen de financiariser son économie se heurte à l’instabilité apportée par un marché ultra-dominé par un secteur, et quand ce pan fléchit, c’est la fondation même du modèle coréen qui tremble, et les secousses se répandent dans toutes les veines de son économie.
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