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Lorsqu’il est question de la compétition pour l’influence en Afrique, le regard se porte d’abord sur les grandes puissances, et singulièrement sur la Chine. Cette focale est compréhensible, mais elle masque une recomposition profonde. De nouveaux prétendants, au premier rang desquels la Turquie et les Émirats arabes unis, courtisent désormais la Corne de l’Afrique avec une ardeur qui rivalise avec celle de Pékin. Cet article soutient que l’irruption de ces puissances moyennes transforme la nature même de la compétition régionale, et qu’elle révèle surtout la marge de manœuvre croissante des États courtisés.
La place de la Chine n’a rien d’un mythe. Son commerce avec le continent a atteint environ 295 milliards de dollars en 2024 (Ecofin Agency, 2025) et Pékin demeure le premier créancier bilatéral de l’Afrique avec près de 170 milliards de dollars de prêts accordés entre 2000 et 2022 (Boston University Global Development Policy Center, 2024). Dans la Corne, cette prépondérance prend un visage concret. Djibouti, qui abrite depuis 2017 la première base militaire chinoise à l’étranger, doit à la Chine une dette de l’ordre de 70 % de son produit intérieur brut (Global Finance Magazine, 2024) tandis que l’Éthiopie figure parmi ses premiers débiteurs africains. Le récit d’un duel sino-occidental possède donc une base réelle.
Reste qu’il est devenu insuffisant et qu’il faut nommer les acteurs qui le débordent. Jordaan (2003) distingue les puissances moyennes traditionnelles, comme le Canada ou la Suède, des puissances moyennes émergentes, ces acteurs régionaux assertifs qui cherchent à façonner leur environnement immédiat plutôt qu’à administrer l’ordre mondial. La Turquie et les Émirats relèvent clairement de cette seconde catégorie. Le repli relatif des Etats-Unis, dont les coupes dans l’aide au développement donnent la mesure, leur a ouvert un espace qu’ils occupent vite (African Arguments, 2026). Les données les plus récentes traduisent ce basculement. En effet, en 2024, l’Afrique a capté un montant record de 97 milliards de dollars d’investissements directs étrangers, en hausse de 75% sur un an, et près de la moitié de ce total a été absorbée par la seule Égypte dont le bond s’explique pour l’essentiel par un méga-projet financé par les Émirats, l’accord de Ras el-Hekma, doté de 35 milliards (UNCTAD, 2025). À titre de comparaison, sur l’ensemble de l’année, l’investissement direct chinois dans toute l’Afrique s’est établi autour de 11 milliards de dollars (Rhodium Group, 2025). La dynamique turque épouse la même pente, le commerce d’Ankara avec l’Afrique ayant été multiplié par plus de 7 en 20 ans (FPRI, 2025).
Les motivations à l'œuvre sont à la fois historiques, économiques et stratégiques. La Turquie inscrit son engagement dans une trajectoire longue, puisque son ouverture vers l’Afrique remonte à la fin des années 1990 et s’est nourrie d’une doctrine néo-ottomane qui revendique un rôle de protecteur du monde musulman (FPRI, 2025). Cet activisme remplit aussi une fonction interne car il légitime le pouvoir d’Erdoğan auprès de son opinion conformément à la logique que Jordaan (2003) prête aux puissances moyennes émergentes. Les Émirats, eux, agissent par diversification. Dépendants des hydrocarbures, ils cherchent des relais de croissance dans la logistique, l’agriculture et les minerais, tout en sécurisant leur approvisionnement alimentaire (ORF Middle East, 2024). Ces deux agendas convergent néanmoins vers un même point névralgique, celui du contrôle des verrous maritimes. Le détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite une part majeure du commerce mondial, commande l’accès à la mer Rouge et au canal de Suez ce qui confère à la Corne une valeur stratégique bien supérieure à son poids économique.
Les styles de cour diffèrent toutefois nettement. Les Émirats avancent par les ports et les corridors logistiques, à travers leur opérateur DP World, propriété de l’État de Dubaï. À Berbera, sur la côte du Somaliland, DP World détient une concession de trente ans, prolongée par une route financée en partie par Abou Dhabi vers l’intérieur éthiopien (Africa Center for Strategic Studies, 2025). Contrôler un tel port n’a rien d’anodin car cela procure à la fois des revenus, une emprise sur les flux commerciaux et un accès militaire, une base navale émiratie étant adossée au site. L’Éthiopie y gagne pour sa part une alternative à Djibouti, par lequel transite encore environ 95% de son commerce extérieur (World Politics Review, 2024).
La Turquie, pour sa part, combine humanitaire, présence militaire et industrie de défense. Ouvert en 2027, Le camp TURKSOM, represente sa plus grande base à l’étranger et doit à terme former quelque 10 000 soldats somaliens, soit près d’un tiers de l’armée nationale (FPRI, 2025). Ankara a en outre conclu en février 2024 un accord de défense de dix ans pour entraîner la marine somalienne et patrouiller les 3 333 kilomètres de côtes du pays (Donelli, 2025). Or, ces instruments servent des projets politiques opposés. Les Émirats poursuivent un agenda anti-islamiste hérité du Printemps arabe car ils perçoivent les Frères musulmans comme une menace existentielle pour les monarchies du Golfe. Ils ont ainsi soutenu le maréchal Sissi en Égypte et le maréchal Haftar en Libye (International Crisis Group, 2023). Ankara défend la position inverse puisqu’elle entretient une proximité idéologique avec cette même mouvance, comme l’ont montré son appui à Mohamed Morsi en Égypte et son soutien au Hamas (International Crisis Group, 2023).
Cette ligne de fracture se déploie pleinement au Soudan où elle alimente une véritable guerre par procuration. Les Émirats y sont désignés comme le principal soutien des Forces de soutien rapide qu’ils approvisionnent en armes et en drones via la Libye et le Tchad (Center for American Progress, 2026). Leur intérêt est multiple. L’or constitue l’un des principaux moteurs de cet engagement car Dubaï s’est imposé comme la plaque tournante du métal soudanais et près de 97% des exportations officielles d’or du pays ont rejoint les Émirats en 2024 pour une valeur de 1,52 milliard de dollars. À cela s’ajoutent l’accaparement de vastes terres agricoles à des fins de réserve foncière et une ambition portuaire sur la mer Rouge (Middle East Eye, 2024). La séduction se double donc d’une logique d’alignement qui durcit des camps rivaux.
Il serait pourtant trompeur de réduire la Corne à un objet passif. De Waal (2015) décrit la politique de la région comme un « marché politique », un espace où dirigeants et factions monnaient leur loyauté contre des ressources et où chacun est tour à tour acheteur et vendeur. Les financements extérieurs y deviennent une devise ce qui confère aux acteurs locaux un réel pouvoir de négociation. Djibouti en offre l’illustration la plus nette puisque le pays loue simultanément son territoire aux bases américaine, française, japonaise, italienne et chinoise et tire de cette rente une part substantielle de ses recettes. L’Éthiopie joue le même jeu comme l’a montré le protocole d’accord signé en janvier 2024 avec le Somaliland par lequel Addis-Abeba promettait une reconnaissance en échange d’un accès maritime (Donelli, 2025). Le Somaliland, de son côté, troque sa position côtière contre des investissements et une perspective de reconnaissance.
Cette capacité d’action a néanmoins un revers. L’asymétrie des échanges demeure forte, comme l’illustre l’accord pétrolier signé entre la Turquie et la Somalie en mars 2024, qui autorise Ankara à recouvrer jusqu’à 90% des coûts avant tout partage et ne réserve à Mogadiscio qu’une redevance de 5% (OilPrice, 2026). Surtout, la surenchère entre prétendants nourrit la fragmentation intérieure, en armant les rivalités entre gouvernements centraux et régions autonomes.
L’actualité récente confirme ceci. En reconnaissant le Somaliland le 26 décembre 2025, premier État au monde à le faire, Israël a bouleversé l’équilibre régional (Times of Israel, 2025). Son intérêt est clair car Hargeisa lui offre un point d’appui face au détroit de Bab el-Mandeb, un moyen de contrer les Houthis et l’Iran, ainsi qu’une extension des accords d’Abraham utile au calcul intérieur de Benyamin Nétanyahou (Atlantic Council, 2026). Mogadiscio a riposté en janvier 2026 en annulant l’ensemble de ses accords avec les Émirats (Al Jazeera, 2026). Les Émirats sont visés en raison de leur double position, à la fois partenaires des accords d’Abraham et premiers investisseurs étrangers du Somaliland. En s’abstenant de condamner la reconnaissance israélienne, Abou Dhabi a paru cautionner la sécession, ce que Mogadiscio a jugé inacceptable. La portée du geste somalien reste cependant largement symbolique puisqu’il frappe des ports que l’État central ne contrôle pas, Berbera relevant du Somaliland indépendant de fait depuis 1991 et Bosaso de la région autonome du Puntland (Washington Institute for Near East Policy, 2026). Le risque, désormais, est que cette compétition dégénère en guerre par procuration généralisée le long de la mer Rouge, le précédent soudanais en offrant déjà la matrice (American Enterprise Institute, 2026).
La Corne de l’Afrique n’est donc plus le théâtre d’un simple tête-à-tête entre grandes puissances. Elle accueille un cortège de prétendants où les puissances moyennes imposent leur tempo, par les ports, les bases et les contrats d’armement. Lue à travers le marché politique théorisé par de Waal, cette multipolarité accroît le pouvoir de négociation des États courtisés mais elle accentue aussi leur vulnérabilité car la multiplication des soupirants nourrit autant les rentes que les divisions internes. L’avenir de la région dépendra ainsi de sa capacité à fixer elle-même les règles du bal, plutôt qu’à les subir.
Africa Center for Strategic Studies. (2025). Mapping Gulf state actors’ expanding engagements in East Africa.
African Arguments. (2026). The Horn and the Gulf: How a new geopolitical confluence is emerging.
Al Jazeera. (2026). Somalia cancels all agreements with UAE over alleged sovereignty violations.
American Enterprise Institute. (2026). Fault lines in the Horn of Africa: The Gulf states, Turkey, and Israel battle for Red Sea influence.
Atlantic Council. (2026). After Israel’s recognition of Somaliland, what comes next?
Boston University Global Development Policy Center. (2024). China-Africa economic bulletin, 2024 edition.
Center for American Progress. (2026). How Congress can help curb the UAE’s role in Sudan’s crisis.
de Waal, A. (2015). The real politics of the Horn of Africa: Money, war and the business of power. Polity Press.
Donelli, F. (2025). Somalia and Turkey are becoming firm allies – what’s behind this strategy. The Conversation.
Ecofin Agency. (2025). China-Africa trade up 4.8% to $295bn in 2024.
European Centre for Democracy and Human Rights. (2025). The role of the United Arab Emirates in the genocide in Sudan.
Foreign Policy Research Institute. (2025). Turkey’s return to Africa.
Global Finance Magazine. (2024). Africa’s Chinese trade tie-up.
International Crisis Group. (2023). Intra-Gulf competition in Africa’s Horn: Lessening the impact.
Jordaan, E. (2003). The concept of a middle power in international relations: Distinguishing between emerging and traditional middle powers. Politikon, 30(1), 165–181.
Middle East Eye. (2024). How Sudan’s RSF became a key ally for the UAE’s logistical and corporate interests.
Observer Research Foundation Middle East. (2024). The UAE’s economic engagement in Africa.
OilPrice. (2026). Turkey begins ultra-deepwater oil drilling in Horn of Africa.
Rhodium Group. (2025). How China’s economic slowdown will impact Africa.
Times of Israel. (2025). Israel becomes first country to recognize breakaway Somaliland as independent state.
United Nations Conference on Trade and Development. (2025). World investment report 2025.
Washington Institute for Near East Policy. (2026). Recognizing Somaliland: Israel’s return to the Red Sea.
World Politics Review. (2024). The Ethiopia-Somaliland port deal could sink Djibouti’s economy.
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