Épisode 3 - En Corée du Sud, la relation avec les États-Unis se fissure

2 Coréens sur 3 affirment aujourd’hui que les États-Unis « ne considèrent pas les intérêts sud-coréens ». Le retour au pouvoir de Donald Trump et la séduction chinoise ravivent le doute sur cet allié de longue date.

source: Associated Press, 29/10/25
Article publié le Nov 28, 2025
Maudet Hippolyte
Troisième année à Sciences Po Lille
Pour citer ce baragouin :
Maudet Hippolyte, "Épisode 3 - En Corée du Sud, la relation avec les États-Unis se fissure", BARA think tank, publié le Nov 28, 2025, [https://bara-think-tank.com/baragouin/episode-3---en-coree-du-sud-la-relation-avec-les-etats-unis-se-fissure]

2 Coréens sur 3 affirment aujourd’hui que les États-Unis « ne considèrent pas les intérêts sud-coréens ». Le retour au pouvoir de Donald Trump et la séduction chinoise ravivent le doute sur cet allié de longue date.

La nuit tombe sur Séoul un soir d’octobre. Dans certaines rues, la quiétude reprend ses droits. Dans d’autres, les lumières dansent, les restaurants bouillonnent et les fêtards affluent. D’ordinaire si calme, le quartier central de City Hall est le théâtre d’un événement hors du commun. Il en émane une clameur qui a parcouru le globe, répétée à l’envi : « free, free, Palestine ». Bien que généralement clairsemées, les manifestations en soutien au peuple palestinien sont relativement fréquentes. Ce qui est inhabituel, c’est d’entendre juste après : « USA you can’t hide, you committed genocide ». Encore plus en face de la très sécurisée ambassade des États-Unis. 

De l’autre côté du Pacifique, dans l’État américain de Géorgie, des agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) accompagnés du FBI perquisitionnent une usine du géant coréen Hyundai. Le 4 septembre, 475 travailleurs sud-coréens sont arrêtés. Plusieurs tentent de fuir en traversant un bassin d’épuration, en vain. « Zone de guerre », « kidnapping » ; après coup, les mots sont forts. Kim Young-Hoon, ministre du travail, déclare « Vu la façon dont cela a été fait, on avait l'impression que… même des prisonniers de guerre ne seraient pas traités de la sorte. ». Dans le village d’Ellabelle, le squelette de l’édifice inachevé est désormais désert, figé dans le marbre. 

Née dans les bras du géant américain

Ces deux faits d’armes ont de quoi déconcerter, car les 10 000 kilomètres d’océan qui séparent les États-Unis et la Corée du Sud n’augurent en rien de leur relation : proximité est un terme adéquat pour la qualifier historiquement. 

Sans une aide américaine salvatrice contre l’offensive communiste en 1950, le pays n’aurait peut-être jamais vu le jour. Le roman national débute ainsi, et pose les bases d’une étroite collaboration dont la nature asymétrique n’a jamais fait débat. L’aigle américain a progressivement étendu son influence sur la Corée du Sud, dont la bienveillance s’est parfois muée en défiance. Sans jamais mener au divorce. 

Effet Trump 

Le comeback de Donald Trump dans le Bureau ovale, synonyme d’un tournant protectionniste historique, souffle un vent glacial sur la Corée du Sud. Sous la menace d’une étouffante imposition de droits de douane de 25%, Séoul parvient dans l’urgence à un deal désavantageux. En vigueur depuis plus de dix ans, le traité de libre-échange bilatéral n’est plus qu’un lointain souvenir. 

En 2016, l’administration américaine décide que le partage des coûts de l’alliance doit être rééquilibré à son profit, portant un coup aux finances sud-coréennes. Le premier quadriennat du républicain avait déjà laissé un goût amer. Son second, quant à lui, porte d’ores et déjà le sceau d’un protectionnisme impopulaire dans un pays tourné tout entier vers la croissance. 

Autre signe de défiance : en 2024, deux tiers des sud-coréens affirmaient que Trump ne poursuivrait pas activement la résolution du problème du nucléaire nord-coréen s’il était élu. En 2018, sa tentative s’était soldée par un échec ayant vraisemblablement laissé des traces. 

Les prémices d’un désalignement ? 

Le 30 octobre, Washington autorise Séoul à produire ses propres sous-marins à propulsion nucléaire, réduisant de facto sa dépendance stratégique à l’allié américain. 

Dans un pays pourtant placé sous la protection de l’arme atomique américaine, l’idée d’une bombe nationale recueille le soutien de 7 Coréens sur 10. Le parapluie nucléaire ne rassure plus : 60% de la population ne croît pas que les États-Unis puissent se résoudre à faire usage de leur arme en cas de péril sud-coréen. 

Un soldat sud-coréen et son parapluie, passant devant un bombardier, ANTHONY WALLACE/AFP VIA GETTY IMAGES

L’étude du Korea Institute for National Unification 2023 révèle un autre recul significatif de l’Oncle Sam dans l’opinion. 46% des sondés soutenaient que les troupes américaines ne « partiraient jamais ». Deux ans après, ils ne sont plus que 35% à répondre de la sorte.

En embuscade derrière les doutes sud-coréens, la Chine avance ses pions. Lors d’une visite à Séoul fin 2025, Xi Jinping se lance dans une diatribe contre les Japonais, autre pilier asiatique de l’influence américaine, qu’il qualifie de « barbares », et compare la colonisation japonaise de la péninsule et les massacres perpétrés en Chine durant la Seconde Guerre mondiale. Traduction : les deux pays sont dans le même camp, celui des opprimés. 

Premier partenaire commercial de la Corée du Sud, l’Empire du Milieu concentre aujourd’hui un quart des exportations annuelles, et pourrait bien progresser : un traité de libre échange est en préparation. Le dollar, autrefois seule devise directement convertible en won, est rejoint par le yuan dans la foulée de la visite chinoise. 

Entre incertitudes sur l’étanchéité du parapluie nucléaire et tentatives chinoises de rapprochement, la relation privilégiée Corée du Sud - USA semble aller de moins en moins de soi, perçue comme trop déséquilibrée et fragile pour un nombre croissant de sud-coréens. Après l’incident de l’usine Hyundai, un message du gouvernement sud-coréen est dépêché à Washington. Écrit noir sur blanc : l'événement « pose des questions fondamentales sur ce que le terme d’alliance signifie réellement pour les États-Unis ». 

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En 1980, Les États-Unis se rangent du côté de la dictature contre la révolte pro-démocratique des étudiants de Gwangju. Les États-Unis sont accusés d’avoir trahi l’engagement pro-démocratique initial. Un courant anti-américain naît dans le pays. 

En 2002, des soldats américains ayant renversé mortellement deux écolières sont acquittés par une cour militaire américaine. Un an après l’incident, l'envoi de 3000 soldats sud-coréens en Irak ajoute à la défiance. Lors d’un concert en protestation contre la guerre et la présence militaire américaine, le rappeur PSY, célèbre pour son tube Gangnam Style, profère des paroles d’une rare violence :  « Tuez ces Yankees qui ont torturé les prisonniers irakiens, [...] Tuez leurs filles, mères, belles-filles et leurs pères, tuez-les lentement et dans la souffrance ».

Lors de la réautorisation des importations de bœuf étasunien en 2008, la contestation essaime dans les grandes villes du pays et des centaines de personnes sont arrêtées. Symbole du message politique : une pancarte, placardée sur une voiture de police, affiche « Ne vous soumettez pas aux USA, cédez au peuple ». Le président Bush est même contraint d’annuler sa visite à Séoul

L’animosité a parfois été si grande qu’elle a mis en danger des officiels : en 2015, un militant pro-réunification blesse sévèrement l’ambassadeur américain Mark Lippert, qui subit 80 points de suture au visage. Selon l’agresseur, les exercices militaires conjoints avec les États-Unis sont responsables du blocage du dialogue avec le Nord. 

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