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Une jeune fille est assise sur une chaise, ses yeux rivés sur l'ambassade japonaise, à Séoul. Dans son regard, la plaie ouverte des milliers de victimes de l'esclavage sexuel de masse institutionnalisé du Japon Impérial lors de la Seconde Guerre mondiale.
Kim Bok-Dong est une jeune fille coréenne âgée d'à peine 14 ans quand, en 1941, des soldats japonais viennent lui parler d'un travail. Travailler dans une usine de textile pendant 3 ans pour participer à l'effort de guerre et subvenir aux besoins de sa famille. La Corée du Sud fait alors, depuis 1910, partie de l'Empire Japonais, qui exerce un contrôle colonial brutal sur le pays. Les coréens sont encouragés, par la force, à participer à l'effort de guerre. Bok-Dong n'y échappe pas. Sous risque que sa famille soit considérés comme des traîtres, la jeune fille accepte de suivre les soldats impériaux vers ce qu'elle croit être la future usine dans laquelle elle passera les 3 prochaines années.
Mais les dires des soldats japonais tournent au mensonge alors qu'elle est réduite en esclavage sexuel et enfermée pendant 8 ans dans des bordels militaires sur les divers lignes de combat de l'armée japonaise. Elle le dit elle-même, des années plus tard, elle aurait été « bien mieux morte » que vivante.
Son histoire est celle de milliers de femmes coréennes, comme d'autres pays asiatiques, qui sont forcées de servir les soldats japonais. Elles sont appelées « femmes de réconfort », ianfu (慰安婦) en japonais. Un bel euphémisme qui efface la coercition d'un système institutionnalisé. L'usage de ce terme fait part d'un négationnisme étatique au Japon qui peine à reconnaître l'aspect institutionnel de ce système de prostitution forcée.
Une grande partie de la caste politique japonaise remet toujours en question la véracité historique de l'étendue de la coercition et l'institutionalisation de l'esclavage sexuel pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est pour cela qu'on peut parler de négationnisme d'Etat. Ils minimisent la participation de l'Etat dans l'établissement et la gestion des bordels militaires. Les nombres de victimes sont revus à la baisse et certains cherchent même à leur prêter un consentement factice. En 2005, Nariaki Nakayama, le président du groupe de députés du parti majoritaire au Parlement Japonais, compare le rôle du gouvernement impérial dans l’établissement des bordels militaires à celui d’une école qui emploie une compagnie privée pour gérer sa cantine.
Ce négationnisme a toujours une place actuelle dans le débat public et nombreux sont les politiques qui le soutiennent encore. Lors de la cérémonie de commémoration de la reddition du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, le 15 août 2026, plusieurs membres du cabinet de la première ministre Sanae Takaichi, ont visité le temple Yasukuni. La première ministre, bien que n'ayant pas participé à la visite du temple, a envoyé une gerbe de fleurs. Le sanctuaire est hautement controversé car il honore les âmes des soldats s'étant battus pour l'Empire du Japon, dont des soldats reconnus de crimes de guerre. Chaque visite d'un représentant politique, officielle ou hors-fonction, cause des réactions virulentes autant en Corée du Sud qu'en Chine. A titre d'exemple, les visites annuelles du premier ministre Junichiro Koizumi, pendant l'entièreté de son mandat, ont étées l'objet de vives oppositions, autant au Japon que dans les pays voisins.
Les visites de ces responsables politiques sont vues comme des formes de réhabilitation du passé impérial japonais.
La Statue de la Paix (Pyeonghwabi Sonyeosang, 평화의 소녀상) est une statue érigée en 2011, dans le quartier de Jong-no, devant l'ambassade japonaise à Séoul. Elle représente une jeune fille assise sur une chaise, son regard porté sur le bâtiment diplomatique qui lui fait face. A ses côtés se tient une chaise vide, qui invite à s’y asseoir pour commémorer et réfléchir sur l’histoire des femmes victimes d’esclavage sexuel pendant la colonisation japonaise. Pyeonghwabi Sonyeosang n'est pas une statue anodine. Elle porte évidemment une histoire chargée qui reste, pour les victimes, loin d'être réglée car encore niée. Elle est la matérialisation de la mémoire collective coréenne.
Pierre Nora théorise cette idée de matérialité de la mémoire collective avec ce qu'il appelle les « lieux de mémoire ». Pour lui, ces espaces deviennent des lieux de mémoire en échappant à l’oubli et lorsqu'une collectivité les « réinvestit de son affect et de ses émotions ». C'est le cas de Pyeonghwabi Sonyeosang. Elle est érigée par l'organisation du Conseil coréen pour les femmes victimes de l'esclavage sexuel militaire par le Japon. Originellement, celle-ci ne devait être qu'une simple pierre commémorative des manifestations du mercredi, régulières depuis 1992, et organisées par des victimes. Les deux artistes, Kim Seo-kyung et Kim Eun-sung, ont rencontré une large protestation des autorités japonaises, ce qui les a poussés à étendre leur projet commémoratif à une statue.
Il est intéressant de s'attarder sur la forme de la statue. Le choix qui a été fait de représenter une jeune fille souligne la minorité de la majorité des victimes. La décision de représenter une jeune fille critique intentionnellement l'euphémisme « femmes de réconfort ». En effet, l'utilisation du mot femme ne représente pas correctement les victimes qui étaient en moyenne mineures. Il est courant alors de voir l'expression « filles de réconfort », être utilisée à la place. Bien qu'un euphémisme toujours critiquable quant à l'adoucissement de la coercition de ce système. L'ombre de la statue est celle d'une vieille femme, représentant les survivantes, aujourd'hui âgées. La statue a l'air paisible, mais c'est fondamentalement quelque chose qui condamne moralement le Japon. C’est bien plus qu’un simple lieu de commémoration mais un lieu d’accusation et d’expression de cette frustration, et ce, sans mot.
Rien qu’avec un simple regard vers l’ambassade.
D'après plusieurs sondages, comme celui de l'Institut Sisa en 2021, le sentiment anti-japonais s'élève à des niveaux importants. En 2020, 3 personnes sur 4 disent ne pas aimer le Japon. Ceci n'est pas à comprendre comme des préférences individuelles mais comme un sentiment institutionnalisé dû à l'histoire irrésolue entre les deux pays.
Irrésolue ? En vérité, pas vraiment. Depuis les années 1980, le Japon essaye de rabibocher les liens avec son voisin. Déjà en 1965, 20 ans après la reddition du Japon, les deux pays normalisent leurs relations. Ils deviennent des partenaires économiques privilégiés et le Japon participe économiquement au développement de la toute jeune Corée du Sud avec une aide de 300 millions de dollars. Tokyo la présente comme une compensation pour les victimes de la colonisation mais loin de réparations de guerre, les victimes n'en recevront rien.
En 2015, un accord sur la question des « femmes de réconfort »est conclu entre la Corée du Sud et le Japon. Celui-ci vise à mettre fin aux différends et au conflit en traitant cette question comme résolue de façon définitive. Le Japon s'engage à verser 1 milliard de yen, soit un peu plus de 5 millions d'euros, à une fondation pour les victimes. Cependant sur les 47 « femmes de réconfort » encore en vie au moment de l'accord, seulement 34 d'entre elles recevront 10 millions de yen chacune, soit environ 50 000 euros. Et c'est une des grandes critiques de l'accord nippo-coréen. Celui-ci est perçu comme purement diplomatique et ne prend pas en compte l'avis des victimes dans sa mise en place. Les victimes décédées dans les années précédant l'accord ne sont pas non plus prises en compte. Beaucoup d'associations de victimes critiquent l'aspect purement monétaire et déshumanisant de cette résolution. Comme si simplement donner de l'argent à une trentaine de « femmes de réconfort » permettait de soulager la douleur de toutes les « femmes de réconfort » coréennes.
L'accord s'attaque aussi à Pyeonghwabi Sonyeosang. Le Japon a longtemps milité pour forcer la Corée du Sud à retirer la statue qui fixe son ambassade. Sous pression de Tokyo, Séoul s'engage à trouver une solution au conflit que l'existence de cette statue cause.
« (2) The Government of the ROK acknowledges the fact that the
Government of Japan is concerned about the statue built in front of the
Embassy of Japan in Seoul from the viewpoint of preventing any disturbance
of the peace of the mission or impairment of its dignity, and will strive
to solve this issue in an appropriate manner through taking measures such as
consulting with related organizations about possible ways of addressing this issue. »
– Allocution du Ministre des Affaires Étrangères Sud-Coréen,
Yun Byung-Se, à la suite de l'accord de 2015
Pyeongwhabi est donc véritablement une pierre instable des relations entre le Japon et la Corée du Sud. Un rappel de la question mémorielle irrésolue qui persiste toujours entre les deux, et ce depuis plus de 80 ans. Elle fait l'objet de sommations de Tokyo de la retirer, depuis des années. Des demandes, à terme, tombées lettre morte. Une autre statue similaire est érigée à Busan, en face du consulat japonais. En Janvier 2017, deux diplomates japonais sont rappelés car le gouvernement japonais considère que l'existence de cette statue représente une violation de l'accord de 2015. Un accord qui parlait de résoudre le conflit autour de la statue, pas clairement de la retirer. Ce dernier finira par être annulé en 2019 par le président Moon dû à l'instabilité des relations diplomatiques avec le Japon et l'opinion populaire coréenne.
Ainsi, Pyeonghwabi est plus qu'une simple statue de commémoration des victimes de l'esclavage sexuel imposé par l'Empire Japonais lors de la colonisation de la Corée (1910-1945). C'est un lieu de mémoire qui parle encore aujourd'hui et reflète une question toujours non-résolue entre les deux pays. Avec les victimes qui s'éteignent une à une, l'existence de ces statues de la paix permettent de garder vivant leur combat, même si elles sont de moins en moins à pouvoir y participer. Plus qu'une statue, c'est une jeune fille qui invite le passant à s'asseoir à ses côtés pour réfléchir afin de ne jamais oublier les horreurs subies par les « femmes de réconfort ».
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