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Au Mali « Oui à l'excision » : ingérence néo-coloniale ou droits des femmes ?

Source image : OUMOUDIAR, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Article publié le Nov 06, 2026

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Lili Voirin
Troisième année à Avignon Université
Pour citer ce baragouin :
Lili Voirin, "Au Mali « Oui à l'excision » : ingérence néo-coloniale ou droits des femmes ?", BARA think tank, publié le Nov 06, 2026, [https://bara-think-tank.com/baragouin/au-mali-oui-a-lexcision-ingerence-neo-coloniale-ou-droits-des-femmes]

À la mi-août 2026, selon RFI, une “guerre numérique” a éclaté sur les réseaux sociaux maliens qui se sont trouvés inondés de publicités mettant en avant l’excision: « Au Mali, oui à l'excision ! Protégeons les filles, construisons leur avenir. » Des personnalités influentes, comme l’imam Mahmoud Dicko, figure politico-religieuse bien connue au Mali, apparaissent sur ces affiches, même s’il semble avoir été victime d’une utilisation frauduleuse de son image, selon Jeune Afrique. D’autres, comme Koué Diakité, prêcheur très actif notamment sur Facebook, qui participe à ce mouvement depuis l’Espagne, y figurent aussi. Selon RFI, certaines affiches semblent avoir été produites avec des outils d’intelligence artificielle. Les instigateurs n’ont pas encore été identifiés.

Cet évènement se démarque par l’utilisation de codes de communication modernes: utilisation de l’IA et relais sur les réseaux sociaux, afin de mettre en avant une pratique archaïque et controversée: l’excision.

Selon l’UNICEF, Les mutilations génitales féminines (MGF) recouvrent l’ensemble des pratiques portant atteinte à l’appareil génital féminin. Elles désignent toutes les interventions visant à une ablation partielle ou totale des organes génitaux des filles et des femmes. L’excision, elle, désigne un type de mutilation génitale impliquant une ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres.

Contrairement à la circoncision masculine, les MGF n’ont aucune justification médicale. Elles n’apportent aucun bénéfice pour la santé et sont reconnues internationalement comme une forme de violence sexiste et sexuelle. Au contraire, les MGF exposent les filles à de graves complications de santé, et engendrent des traumatismes profonds et durables.

Des chiffres qui stagnent

Selon l'Enquête Démographique et de Santé Mali 2023-2024 (EDSM-VII), environ 89 % des Maliennes de 15 à 49 ans sont excisées. Chez les filles de 0 à 14 ans, la proportion est de 70 %. Une baisse certes mais pas assez significative pour observer un réel changement pour les nouvelles générations. La grande majorité des actes sont pratiqués par des exciseuses traditionnelles, sur des fillettes très jeunes : 73% ont moins de 5 ans lorsqu’elles se font exciser, selon la même étude.

Les conséquences sont tragiques: hémorragies, infections, douleurs qui durent, accouchements plus risqués ou encore traumatismes psychologiques. Une étude parue dans Nature en 2023 parle d'environ 44 000 décès excédentaires par an dans quinze pays africains pratiquant l’excision, Mali compris.

Le chiffre le plus éloquent figure dans la même enquête, 80 % des femmes et 72 % des hommes estiment que la pratique doit continuer. Parmi les femmes excisées, elles sont 86 % à le penser, contre 15 % chez les femmes non excisées. C’est donc une norme sociale ancrée dans la société malienne, qui se perpétue en partie par les femmes qui l’ont elles-mêmes subie.

La rhétorique de l’ingérence

Les défenseurs de l’excision accusent les Occidentaux d’importer leurs idées et invoquent la préservation des valeurs et des traditions de la société malienne pour justifier cet acte. L’évènement a débuté lorsque le Conseil National de Transition (CNT) souhaitait inclure une loi interdisant l’excision dans le nouveau code pénal malien. Ce chapitre ne sera finalement pas adopté. Selon le Collectif des associations musulmanes, cela reflète “[Un] vote souverain contre l’influence extérieure témoign[ant] de la détermination et du sens des responsabilités du Parlement malien. “

Dans le cadre de la deuxième Conférence mondiale sur les femmes, en 1980, au Forum des ONG de Copenhague, la question de l'excision divise violemment féministes occidentales et africaines. Pour la chercheuse Angela Gilliam, l'indignation occidentale trahissait un « néocolonialisme intellectuel » : on dénonçait des « coutumes sauvages » de cultures jugées « arriérées », sans la même vigueur contre la pauvreté et l'oppression économique des Africaines. L'anthropologue Claudie Gosselin, qui a mené une enquête de terrain au Mali en 1997-1998, prolonge cette critique. Dans une grande partie de la littérature militante, relève-t-elle, la « tradition » est réduite à de la superstition, des photographies de corps anonymes sont exhibées. Elle y retrouve ce que Chandra Mohanty appelle un « colonialisme discursif » : la fabrication d'une « femme du tiers-monde » homogène, victime passive, que l'on libère sans l'écouter.

Le souvenir de la colonisation continue de marquer profondément les femmes africaines. Les missionnaires et administrateurs ont longtemps fait de la « brutalité envers les femmes » une justification de leur domination. Au Mali, les procès d'exciseuses et de parents tenus en France, ont alimenté l'idée d'un Occident qui punit les Africains. Des journaux islamistes maliens tels que L’Express International dénonçaient une propagande occidentale et chrétienne pour: “tromper et empoisonner la pensée des femmes africaines pour qu’elles abandonnent leurs coutumes.” selon C. Gosselin.

On comprend alors pourquoi, aujourd'hui, l'argument de la souveraineté trouve un écho. Dans un pays dirigé par une junte depuis 2020, affaibli par la crise sécuritaire et économique et méfiant envers les anciennes puissances, l’arrêt de cette tradition peut être perçu comme une ingérence.

L'ingérence existe parfois, dans la manière dont la cause est portée, et c'est une raison de plus de la confier d'abord à celles qui la vivent. Selon Ramata Kapo, militante malienne et présidente de l’association « Excision, parlons en ! »: “ Il faut continuer à dénoncer cette pratique, en veillant à ne pas stigmatiser les populations qui la pratique et ne pas cantonner les femmes à un rôle de victime, car elles sont bien plus que cela.”

Un combat initié par les Africains

Cependant, présenter l’opposition à l’excision comme une « importation » efface des décennies de combats maliens. Aoua Keïta est une figure emblématique de la lutte féministe. Après des études de médecine pour devenir sage-femme, elle devient militante active contre la colonisation ainsi que pour les droits des femmes. Son engagement aboutira en 1959, puisqu’elle devient la première malienne à devenir députée. Elle participe à l’élaboration du premier Code du mariage et de la tutelle du Mali indépendant. Aoua Keïta et d’autres militantes tentent de faire inscrire dans la réforme l’interdiction de l’excision, mais cela n’aboutira pas.

Selon l'enquête de C. Gosselin « Feminism, Anthropology and the Politics of Excision in Mali », ce sont des écrivains et des cinéastes africains: Ouologuem, Kourouma, Sissoko, qui ont ouvert le débat public. Ainsi, 35,7 % des hommes interrogés dans quatre villes trouvaient la pratique mauvaise.

Mais au Mali, ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change ne sont pas seulement les hommes. Les exciseuses, notamment les femmes numu, qui signifie “caste des forgerons”, occupent une position particulière car elles sont à la fois respectées et redoutées. Elles possèdent des connaissances rituelles spécialisées et sont autorisées à pratiquer les opérations dangereuses d’excision. Les aînées défendent un domaine où elles ont encore le pouvoir: ce sont souvent elles, ou les tantes paternelles, qui organisent l'opération, et elles supportent mal que des hommes viennent la critiquer. L’excision est au cœur de leur identité et de leur statut, car elle a historiquement été l’un de leurs rôles les plus importants.

Les plus jeunes, plus ouverts au changement, n'ont pas toujours l'autorité pour protéger leurs filles face aux anciens, et pour eux contester le « traditionnel » ressemble vite à une révolte de génération.

Au fond, le débat ne tourne pas seulement autour de la santé de ces jeunes filles. Il met plus largement en jeu les rapports entre sexes et générations et entre deux visions de la société, l'une tournée vers l'Occident, l'autre vers la tradition.

L’argumentaire de la religion

Pour 66 % des femmes et 53 % des hommes l’excision est une exigence religieuse, selon l'EDSM-VII.

Pourtant, la pratique existait avant l'islam au Mali, dans des rites d'initiation et la religion est venue s'y superposer. C. Gosselin, note que le mot bambara seliji, utilisé pour parler de la circoncision, renvoie à « l'eau de la prière », trace d'une réinterprétation musulmane d'un rite plus ancien.

Les imams interrogés par C. Gosselin affirmaient, que l’islam recommande tout au plus l’excision, sans jamais l’imposer. Cette position est confirmée par d’autres autorités religieuses. En Égypte, le grand mufti Ali Gomaa a émis une fatwa condamnant les MGF, et le Conseil suprême de la recherche islamique d’Al-Azhar les a également condamnées, estimant que cet acte n’avait aucun fondement dans la charia. Les agences de l’ONU rappellent elles aussi qu’aucun texte religieux ne l’exige, d’autant que la pratique touche aussi des femmes sans aucune affiliation religieuse.

Pourtant, d’autres responsables religieux interrogés par C. Gosselin, défendent cette pratique, en lui donnant une autre justification, selon elle le discours islamiste en faveur de l’excision au Mali présente la sexualité féminine comme insatiable et nécessitant d’être maîtrisée. Elle ajoute que le contrôle de la sexualité des femmes (par l’excision et d’autres moyens) est délibérément présenté par certains réformistes wahhabites comme le seul moyen d’éviter la “débauche” qu’ils perçoivent dans les sociétés occidentales. Le religieux sert donc surtout de vocabulaire de légitimité à une norme qui perdure par la pression sociale.

L’exclusion: pression pour le maintien de l’excision

Pour comprendre la persistance de l'excision, il faut regarder ce que risque une famille qui y renonce. C. Gosselin le résume: même convaincus par les arguments de santé, les parents craignent d'exposer leur fille à l'humiliation. Une femme non excisée peut trouver un mari, mais elle risque d'être traitée de bilakoro “non excisé(e) / initié(e)”, insulte grave qui évoque l'immaturité, la faiblesse et la mauvaise moralité. Dans une société où la production et la redistribution des richesses passent par les familles, l'exclusion est un risque économique autant que moral.

Cela démontre les limites des campagnes de sensibilisation qui se heurtent aux normes sociales et fait planer sur les familles le risque d’une exclusion par leurs pairs.

L’absence de législation

La campagne s'inscrit dans un flou juridique. Le Mali n'a pas de loi nationale spécifique interdisant l'excision, et un projet de texte préparé depuis des années n'a jamais abouti. Le Code pénal de 2024 réprime les violences de manière générale mais ne nomme pas explicitement les mutilations génitales féminines. La Commission nationale des droits de l'homme a, elle, réclamé une loi spécifique.

Quand la loi ne nomme pas une pratique, familles, communautés et relais locaux se retrouvent face à une norme incertaine. La prévention ralentit, la sanction se complique et les victimes manquent de repères pour demander réparation.

L’Égypte est l’un des pays qui affiche le taux de femmes sexuellement mutilées les plus élevés au monde selon les données de l’Unicef, près de neuf femmes sur dix y ont subi une forme de mutilation génitale. Pourtant, la légilstaion interdit et sanctionne toute forme de mutilation génitale depuis 2008. Ce qui démontre les limites des politiques publiques face à l’enracinement des pratiques sociales.

De plus, le climat politique complique encore la situation. Fin août 2026, le comité national d'éthique a ordonné l'arrêt d'une étude sur les opinions concernant l'excision à Bamako, au nom, selon les informations rapportées, de la nécessité de ne pas heurter les « sensibilités locales et régionales ». Cette décision ne signifie pas un refus de la recherche : l'excision a fait l'objet de chapitres entiers dans les deux dernières enquêtes démographiques et de santé. Mais elle illustre le rétrécissement de l'espace où le sujet peut être étudié.

Tous ces évènements se déroulent d’autant plus dans le contexte d’un pays en crise sécuritaire avec la présence du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda et d’une junte militaire au pouvoir. Face à la violence et aux massacres comme lors du 18 octobre 2026, une cinquantaine de personnes ont été assassinées près de Ménaka, dans l'est du pays, par le groupe Etat islamique dans le Grand Sahara, selon BBC Afrique. Ce qui se déroule dans le pays, cela ne laisse que peu d’espoir sur une éventuelle législation ou un changement de norme dans la société malienne actuelle. Selon les propos de Claudie Gosselin: “Après avoir vécu et travaillé au Mali pendant un an, j'ai acquis la conviction que l'excision n'est pas une priorité pour la majorité des femmes : c'est la pauvreté qui l'est.”

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